The Wake : la dernière vague (Sean Murphy & Scott Snyder)

The wake couvThe Wake double Eisner 2014, édité par Urban Comics sous label Vertigo mérite une prise de respiration profonde avant de se laisser porter dans son courant glacé d’horreurs scientifiques.

Pas nouvelle, dernière, la vague, dans le sens où le film de Peter Weir The last wave annonçait une submersion cauchemardesque venue autant des origines de l’espèce que des tréfonds de son inconscient refoulant sa culpabilité vis-à-vis des aborigènes.
Ici nous revoici pris dans la toile des images arachnoïdes de Sean Murphy tissant ses traits au long d’un scénario profondément abyssal de Scott Snyder. Celui-ci est connu pour American Vampire Legacy série Vertigo, fierté de la maison, infusant un sang neuf au poncifs vampiriques, ainsi que pour un relooking de Batman osant redéfinir ses origines. Sean Murphy nous le connaissons mieux et avons déjà proposé ici deux de ses œuvres comme gages de son époustouflant travail graphique. (voir Joe, l’aventure intérieure & Punk Rock Jésus)

thewake10Veillée funèbre, Éveil

The Wake traduit les deux faces du récit : une première partie digne d’une veillée funèbre enfermée près du cadavre d’une humanité asphyxiée alors que la deuxième partie narre le réveil d’une nouvelle espèce émergeant de l’ancienne.
Veillée funèbre, Éveil, deux sens de The Wake qui soulignent la juste dualité du titre. Ambiguïté bien rappelée dans une préface non signée.

L’amplitude du récit et son ambition dépasse de loin une simple aventure marine et ce n’est pourtant que ça, une aventure qui nous fait dériver au-delà de toutes lignes de partages des eaux. L’entrée en matière est fluide, on se rends à peine compte de la plongée inexorable où l’on est conduit. On se laisse couler sans perte de pression, au contraire celle-ci augmente par paliers avec les sas de survie se fermant derrière nous. Les personnages sont entrainées sans possibilité de remonter vers leur ancienne vie au cours plus ou moins tranquille.

Nous sommes à notre époque dans une station de forage illicite cachée sous les glaces antarctiques, des scientifiques plus où moins rebelles sont lestés d’un lourd mystère mis à jour par un office officiel mais secret : une sirène, un triton plutôt, dans son bocal. Pas une petite sirène, pas de celles qui martyrisent leur longue queue natatoire pour un quelconque amour humain, mais une créature parente des sorcières marines fascinant Ulysse et que le cours de l’histoire fera passer de Charybde en Scylla jusqu’à incarner de puissants colosses cyclopéens mais nantis de deux yeux empoisonnant l’âme qui les mire.
Et pourtant il ne s’agit pas d’horreur ni même de mythes sacralisés mais bien d’un récit d’aventures scientifiques et même techniques. Les références sont pointues du chauffage de chalutier aux chants des baleines c’est précis et exact même la baleine à 52 Hz existe vraiment, seule, probablement désespérément seule, mais elle émets bien sur cette fréquence inaudible à ses congénères.
L’histoire en propose un explication poétique et tragique finalement plausible qui rappelle une vieille nouvelle de SF de Gordon Eklund parue dans la première fournée de l’antique et sublime collection « Univers » de Jacques Sadoul Moby, aussi narrait les derniers temps de l’espèce humaine anéantie à distance par le cri à haute fréquence d’une baleine désespérée.
Ce serait presque le thème de The Wake si Scott Snyder n’était pas si pervers. Rien n’est évident dans cette histoire. Entrainés dans les filets de son récit, les monstres croisés dans son sillage ont des motivations aussi profondes que les abysses d’où ils jaillissent : les pécheurs ne sont pas innocents.
Et les larmes versées sur le destin des humains menacés d’un autre déluge sont bien plus hypocrites qu’amères et lacrymalement éblouissantes. Dans ces pages il faut garder les yeux bien ouverts et être attentifs : une page isolée titrée « Marées » une vignette de pas, le LEM, donc la Lune puis plus de Lune et ça a un sens !

thewake13La vraie référence est Néo-Evhémériste

Les tableaux se succèdent comme autant d’atmosphères faisant surgir des styles divers bien référencés. Quoiqu’ils soient souvent trop subtils pour être précisément catalogués.
Lovecraft et Alien sont évidents. Mais il faudrait y ajouter Helix, la série post The Thing, pour son horreur biologique confinée et glaciale. Et dans la deuxième partie une autre série actuelle de SF catégorie B, Défiance, pour son ambiance post-apocalyptique de western mais toujours SF avec de lourds sous entendus conspirationnistes aliens.
Car en fait la vraie référence est Néo-Evhémériste. Thèse antique qui rendait à la réalité ce que les Dieux lui avait empruntés. Cet « Alien Théory » ou « Théorie des Anciens Astronautes » est une autre appellation pour ces interprétations aventureuses des origines de l’humanité redevenues très en vogue après une éclipse post-Pauwel qui les avaient déterrées il y a plus de cinquante ans dans son Matin des Magiciens et ses « Planètes ».
En bref, et ça devrait plaire aux athées, les dieux ne sont que des versions imaginatives de biens réels aliens aux origines de l’espèce humaine. C’est maintenant plus qu’une mode, un sous-entendu évident à bien des fictions, le dernier film, extraordinairement décomplexé des Wachowski, Jupiter ascending, en étant le plus récent et virevoltant exemple. Scott Snyder est certes plus subtil mais son récit est aussi une variante de ces théories Néo-Evhéméristes qui font appel à des Grands Anciens de facture plus SF qu’horrifique. Et The Wake nous propose en l’espèce un Éveil dans un univers où notre place n’est plus innocente.

thewake17Une atmosphère de SF ultra dense, concentrée sur l’inhumanité de l’Univers

Quelle est l’influence du dessinateur sur le récit du scénariste ? À la marge normalement. Mais après avoir illustré Grant Morrison pour Joe, l’aventure intérieure et avoir lui-même scénarisé son Punk Rock Jésus, Sean Murphy ne peut pas être un simple exécutant. Il y a trop de points communs, outre le graphisme, dans ces œuvres pour que ce soit des coïncidences. Murphy choisi bien ses auteurs et les thèmes de ses cases.
Détail amusant : voyez le nom de la chaine de télé que regarde le fils de l’héroïne à la chute de la première partie et souvenez-vous du nom de la société responsable du clonage du Jésus Punk Rock : « Ophis » dans les deux cas qui fait donc office de serpent pas forcément de mer !
Son dessin peut rappeler le Gillon des Naufragés du Temps mais c’est peut-être simplement dû à l’atmosphère de SF ultra dense, concentrée sur l’inhumanité de l’Univers, qui leur est commune. Pour les mêmes raisons, et les mêmes exigences scénaristiques faites de flashs précis de narration muette mais tranchants dans la continuité de l’action, on peut aussi penser à Andreas. Trop souvent oublié par ailleurs.
Avec un flashforward de 200 ans, le récit peut aussi être considéré comme un flashback mais ceux-ci sont d’une autre envergure : 100 000 ans, 5 millions, 3,5 milliards d’années, l’action remonte loin mais avec raisons et hypothèses scientifiques vraisemblables. Si la première partie est une seule action concentrée,confinée, menée avec une radicalité qui évoque Punk Rock Jésus, la deuxième partie, beaucoup plus ambitieuse, éclate le récit jusqu’aux limites de l’humain comme dans les rêves de Joe perdu en son aventure intérieure. Les prémices sont ces flashs intrigants, presque décousus, déstabilisants de la première partie, la deuxième démontre avec brio qu’aucuns de ceux-ci n’étaient gratuits.

thewake20C’est un récit d’aventure, de pirates, de monstres marins, de terres nouvelles, d’horreurs et de trésors cachés

Dans son introduction (signée !) de la deuxième partie : Snyder parle « d’épisodes (qui nous) troubleront… et nous pousseront à vouloir sauver le monde... » Vaste et ambitieux projet mais justifié par les dénouements successifs de l’histoire. Par flux et reflux, vagues et marées, le lecteur était entrainé sans ménagement dès le début, la suite l’a porté dans un courant permanent d’actions tourbillonnantes, la terre promise n’ayant jamais été celle entraperçue à travers l’écume suée des abysses. Pleurée même du fond des âges. Des ilots de calmes trompeurs émergent de temps en temps. Et parfois nous rappellent d’autres images d’autres œuvres de Murphy comme cela est déjà arrivé auparavant :
« C’est une image issue du Joe de « L’aventure intérieur » qui surgit par surprise. Ca coule de source, c’est limpide, onirique et angélique » disions nous, parlant d’une vignette de Punk Rock Jésus et une nouvelle apparait au début de la deuxième partie de The Wake avec les mêmes fonctions que dans les deux autres histoires : un nid haut perché où l’action se pose, dessiné en contre plongée avec havre de paix au sommet d’un précipice vertigineux.
C’est un récit d’aventure, de pirates, de monstres marins, de terres nouvelles, d’horreurs et de trésors cachés
Ce sont des récits entrecroisés amenant la chute, procédé évoqué récemment dans le Miracleman de Moore, le dialogue de la scène précédente se poursuit, éclairant l’action en cours alors qu’une autre scène se déroule en parallèle enrichissant la compréhension de l’ensemble. Chaque partie interagissant l’une sur l’autre par le biais d’une dimension onirique justifiée dans les larmes des drames passés pour échouer sur les rives d’un avenir déjà flashé. C’est une histoire de marées qui laissent découvert un fond marin aliénant d’où sont pourtant issus les ancêtres de l’espèce. Une histoire qui donne un sens inédit aux Larmes de crocodiles et qui met à nu une « humanité insatisfaite, consciente d’une vérité cachée au-delà de sa compréhension« .
Enfin au-delà des marées lunatiques et d’yeux inondés de larmes cette anamnèse dévoile l’oubli :
« Cet hôte dans le bocal, c’est nous« .

[ÉRIC FLUX]

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