«Paiement accepté», d’Ugo Bienvenu

«Paiement accepté», me dit la caissière. Le roman graphique dûment réglé, je le glisse dans mon sac Dexter et continue mes courses. J’en espérai beaucoup alors.
Ugo Bienvenu, auteur d’à peine trente ans, m’avait impressionné. Interviewé sur une chaîne confidentielle du web, il était louangé comme peu à son âge. Un parcours d’exception : de l’animation au graphisme, des Gobelins à la Californie, de Planète à Arte…
Comédien pour Mia Hansen-Love dans Eden, il s’expose par-ci, par-là. Il est édité tant par Marvel que Denoël – Denoël Graphic en l’occurrence – dont Jean-Luc Fromental est le créateur et avec qui il travaille sur d’autre projets. D’où les remerciements particuliers à la fin de Paiement accepté.

DOC001Ça commence donc par une fin

Un recueil qui débute par un rire long et pesant d’une dame dans un chant de maïs. Un gros plan qui s’éloigne et se finit sur le panneau : The End. Ça commence donc par une fin et, pour moi lecteur, une resucée de louanges. «Un chef d’œuvre». «Ça va être un classique», déclare Donald Trump qui n’a pas peur des superlatifs.
«C’est pourri…, pire c’est médiocre», enchaîne la femme du réalisateur de génie quand il lui présente le scénario de son prochain film dans la scène suivante. La question étant : «Vous savez ce qu’ils disent quand vous n’êtes pas là». Il aime beaucoup ce dialogue, elle le trouve merdique, vide et prétentieux. Pour lui c’est le film de sa vie.
Car il y a beaucoup de ciné dans cette BD : des huis clos, des champs-contrechamps et même des travellings. Alors que le lecteur se demande ce qu’il fout là à lire un film même pas en Imax, l’auteur prend son temps, nous balade de rase campagne en villa de luxe, et s’acharne à nous faire une démo complète du montage d’un film. Des nécessaires accommodements avec la prod, en passant par casting et les assurances, le tout avec précisions et détails.
Le réalisateur moult fois primé – oscarisé, Lion-d’orisé, palme-d’orisé, un génie dans son monde, un Godard en chute libre – n’en démord pas : son projet est son accomplissement. C’est l’acmé de son œuvre. Le fin du fin d’années d’écritures maniaques dont il défend le moindre dialogue : il ne cédera sur rien !
Sous les arbres, sur une terrasse au soleil mitigé d’un été douteux, l’œuvre géniale parait alors malvenue.

DOC001 (2)L’auteur semble nous perdre dans des lignes codant bizarrement sa réalité

Pourtant, au fil des pages, l’habitude de les tourner s’est installée. Une vague et louche envie d’enchaîner des scènes qui coulent, certes avec quelques fortes ellipses, mais semble-t-il continûment, sans effort notable pour l’œil de celui qui persiste à tenir à bout de bras ce gros volume : point ne cherra l’ouvrage du Bienvenu.
Il se suffit à lui-même en quelque sorte. Et zut, il faut bien voir où il nous mène le bougre ! D’autant que quelques éléments insolites, mais récurrents, sont vite vus comme normaux.
Ainsi en est-il de Trump. Mais si, vous l’avez croisé quelques lignes plus haut. C’est le producteur et ami du héros. Un sosie, houppette et Donald inclus. Manipulateur, un poil vulgaire, fieffé négociateur : un financier mais tout de même moins caricatural que son modèle.
Idem pour le décors légèrement (mais globalement) rétrofuturiste où Donald Junior gare son automobile luxueuse mais non pourvue de roues. «Tu vas y arriver Junior ! Ça va le faire !!», s’exhorte-t-il avant de lancer à la cantonade une volée de chiffres qui resteront abscons – bien que justifiés. La voiture du héros, elle, roule mais sur des rubans de rêve façon French Riviera revue par Hollywood ou Franquin.
Il y a aussi des petits robots domestiques qui traitent de «l’aliasing des capteurs modulaires» alors que notre héros dialogue avec l’hologramme de Donald. Qui préfère qu’on l’appelle Junior. Surtout que le sujet est d’importance à ce stade de l’histoire : «les algos ayant donné un faible taux d’efficacité au scénario». Le delta différentiel de l’actrice pressentie est aussi trop significatif, car trop clivant. «Mais depuis quand les agents des acteurs sont scénaristes ?» ; et «une dernière chose au passage, mon travail c’est de choisir et d’isoler des constituantes du réel, de leur donner… un sens. Ils peuvent faire ça vos ordinateurs ?».
Ugo semble le vouloir. Et nous perdre dans des lignes codant bizarrement sa réalité. Le héros peut être subitement pris dans une foule paniquée et se mettre aussi à courir, aucune incidence directe sur l’histoire.
Ce qui n’est pas le cas de ce qui arrive ensuite dans une double page soulignant les aplats sans fioritures des décors ou machines, contrastant avec une nature et des personnages dessinés, eux, avec des précisions plus vitales tout au long de l’aventure. Une aventure qui plonge à cet instant dans le chaos d’un jeu que l’on n’avait pas envisagé.

Trump ecranTout est normal mais modifié

«Le joueur doit permettre à son adversaire d’avancer, sinon le jeu se bloque et il n’y a plus de partie», lit-on en page 4. La raison de cette règle s’impose d’elle-même dans le cours tordu de l’histoire. Elle vient aussi au héros et, progressivement, au lecteur.
La suite des évènements s’écoulant régulièrement est détournée, l’attention retournée, le jugement repris. Car à ce moment, le doute ne s’installe pas : il est là, déjà depuis déjà quelques pages. Le lecteur en prend simplement conscience, comme une évidence. 
Ennuie ou paix ? Monotonie ou courant ? Lecture ou imprégnation ?
«Ça s’appelle la rééducation», explique un thérapeute au point d’inflexion où le titre prend son sens. Et ne le perd plus.
Tout est normal mais modifié. Les dialogues qui semblaient se lire machinalement se relisent pour ce qu’ils sont : écrits avec un sens profond de celui-ci.
Le sens : un courant puissant venu du fond du récit qui, malgré les aléas de l’histoire, se voit récrit à l’image du film maudit d’un auteur monté trop haut pour ne pas chuter.
On baignait dedans. On était porté. On le ressent enfin comme ce réalisateur tombant dans le réel. Bref on accepte. En vain, peut-être, mais c’est cette vacuité bien terre à terre qui est reposante.
«C’est la fin de la fête, ils profitent du dernier après-midi». Ugo Bienvenu réalise un récit où la banalité est acceptée : une vraie prouesse !
«Vous savez ce qu’ils disent quand vous n’êtes pas là».
– Ils disent tout.
Elle a raison, «c’est vide et prétentieux». Mais c’est aussi pour ça qu’«il y a quelque chose de fragile et de beau là-dedans».

[ÉRIC FLUX]

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Une réflexion sur “«Paiement accepté», d’Ugo Bienvenu

  1. C’est la fête au lettrage informatique pourri sur ce blog. Désolé d’insister mais j’ai un peu de mal à envisager une ambition artistique quand on se contente d’un lettrage hyper basique.

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