Lartigues, Prévert et Adam

 

Lartigues & Prévert, Benjamin Adam

Lartigues & Prévert, Benjamin Adam


Benjamin Adam
ne signe pas une biographie croisée de Prévert & Lartigues.
Il lisait des poèmes de Prévert et un livre de photos de Lartigues était sur son bureau au moment où il cherchait des noms bien français à donner au personnage de son nouvel album.
Lartigues & Prévert donc.

inoxydableUn beau volume cartonné paru aux Éditions de la Pastèque et qui reçoit ce samedi (27 septembre 2014) le prix du scénario au Festival NormandieBulle de Darnetal (76). Il aurait aussi mérité le prix du décors et de l’architecture globale mais pour le dessin c’est Steve Baker qui l’emporte avec Inoxydable sorti chez Casterman sur un scénario trop touffu de Sébastien Floc’h. De la SF qui aurait mérité d’être édité aux Humanos dans les années 1970 si l’histoire ne souffrait pas de nombreuses lacunes. Des personnages inexploités, une attente d’image déçue se finissant sur un cliffanger qui tombe à plat, dommage le dessin méritait mieux et est donc justement primé.
Passons sur cet Inoxydable pourtant corrodé pour se plonger dans le monde autrement plus riche de Benjamin Adam.

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Lartigues & Prévert, Benjamin Adam

Sortant d’une rencontre avec l’auteur dissipons d’emblée les raccourcis qui pourraient être gênants pour lui. Certes Chris Ware est une de ses références mais la couverture de Lartigues & Prévert était réalisée bien avant la sortie de Building Stories.
L’histoire l’emporte de toute façon sur les influences, l’auteur nous entraine dans un enchevêtrement d’aventures triviales, banalement situées, prosaïquement localisées et transforme cette terre commune en une sculpture monumentale.
D’abord il y a Lartigues. Barbu qui se rasera suite à une rencontre féminine dans un train où il semble fuir avec son compère Prévert. Lui est gérant d »épicerie mais magouilleur aussi. Divorcé et père surtout mais l’histoire amène ses personnages discrètement. Les principaux sont détaillés sur quelques pleines pages de visages lâchant de courtes phrases comme autant d’indices éclairant le récit. Brian Michael Bendis, le scénariste de Comics a popularisé un procédé de ce genre, Adam est dans ce style à ces moments là mais avec une originalité autrement signifiante. A l’inverse, pour situer mais c’est de circonstance, une inspiration plate de ce genre vous la trouverez dans Inoxydable qui n’hésite pas dans l’empreint direct sur double page. Il cite Powers l’oeuvre majeure de Bendis mais c’est quand même gonflé et gratuit (et reprendre le logo de Marvel est risqué !).
Benjamin Adam lui ne fait pas ça en vain, il demande l’attention du lecteur mais celui-ci ne peut qu’être captif de l’histoire et, c’est le plus important, ne sera pas trahi par celle-ci.
Faites moi confiance, vous pouvez investir de votre temps dans les détails des aventures de Lartigues ou Prévert, les moindres ont un sens. Par exemple suivre une carabine, ses possesseurs ou emprunteurs, peut être gratifiant.
Diverses monochromies rythment le récit, le noir & blanc est précis et devient celui d’un calque d’architecte lorsqu’il s’agit de plonger dans le décors. Puis des couleurs séquencent les chapitres en précisant qui est qui, ce qu’est une Renault 12, un blaireau empaillé pour des enfants tout petits devant un escalier pas si grand, un mort un peu la cause de tout ça, et bien sur cette arme de marque Baikal sorti des usines d’Ijevsk.

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Lartigues & Prévert, Benjamin Adam

Benjamin Adam n’est donc pas trop surpris qu’on lui dise que ça ferait un scénario parfait pour les frères Coen sauf que la neige « pour eux c’est déjà fait ». Ca situe tout de même l’atmosphère de cette petite ville à peine inventée. L’auteur avait besoin d’un cadre frontalier et le Nord était son premier choix. Mais sa famille vient des Ardennes et la maison de sa grand mère s’y trouve encore. Les frontières ne sont pas si loin et un retour dans un cadre
familial a aidé à rendre aussi prégnante  la description et l’implantation même provisoire de Prévert mais surtout Lartigues dans la maison de sa grand-mère. Là il se rase, à cet endroit il revoit son enfance et le lecteur qui en a eut une aussi comprend que des yeux d’enfant mémorisent drôlement ce que l’adulte qu’il devient revoit autrement bien qu’au même endroit. Un nettoyage devient indispensable, Benjamin Adam illustre parfaitement ce basculement du personnage, cette dérive hors du cadre mais causé par lui.

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La Revue dessinée 5


A ce sujet, dans les oeuvres en course pour le Prix cette année à Darnetal était aussi glissé le dernier numéro de ‘La Revue Dessinée ». Aucune chance de gagner quoique ce soit mais l’idée de souligner l’existence de cette superbe revue est judicieuse, d’autant plus que Benjamin Adam y est aussi présent. Ce n’est pas sans rapport avec l’album et son décors qui nous intéresse ici puisqu’il illustre un long article sur les emprunts toxiques que des milliers de collectivités locales ont souscrit auprès de la défunte banque Dexia. Sujet austère donc mais pourtant passionnant tant Adam s’y est investi.Il a d’ailleurs d’autres projets en cours pour cette revue d’autant plus miraculeuse qu’elle renouvelle une presse sensée agoniser.
Il confirme qu’il s’agissait pour lui d’un vrai défi relevé haut la main puisqu’il réussi à rendre éclairant un vrai drame économique actuel en se mettant au niveau local écrasé par un encadrement soumis à la peine du capital.

lartigues et prevert 2Ainsi sont ballotés Lartigues & Prévert, implantés puis déracinés. Amenés à fuir sans raison une histoire qui les dépasse pour se retrouver juste à peine décalés de leurs proches mais assez pour rendre tout passé trop lointain.
Ce sont ces choses tellement communes qui apportent une force qui l’est peu à une histoire qui vire de fait divers au signe des temps. Des éléments disparates s’organisent sous nos yeux, des personnages s’avèrent des faux semblants alors que d’autres deviennent centre de gravité puis s’effondrent sous le poids d’une histoire qui reste anodine pour tous sauf pour celui qui en est le milieu. Et comme le lecteur y est aussi présent c’est lui qui tient en main tous les fils du récit tissant une trame sur laquelle se détache tout le tragique d’une vie.
[ÉRIC FLUX]

8 milligrammes, l’excellent blog de Benjamin Adam

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2 réponses à “Lartigues, Prévert et Adam

  1. En PS il faut préciser que l’article de la Revue Dessinée évoqué est aussi signé de Catherine Le Gall, merci à Benjamin Adam de me l’avoir rappelé et désolé pour cette omission. Quant à l’inox c’est vrai qu’il prend cher mais c’est surtout par une attente un peu déçue : le fond est tout de même bon, le dessin aussi, le désir de SF manifeste et les références respectables, je suis juste tombé dans les quelques trous que le scénario laisse béants sous les pas de qui regarde de trop près les sinuosités du récit !

  2. Pingback: Kokor : Au-delà des mers, entre les eaux | EO le blog·

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