La Fille Maudite du Capitaine Pirate

DEG_3180Devant l’œuvre de Jeremy A. Bastian on est comme sur un plongeoir surplombant des eaux tourmentées sans rives ni plages, un abîme avec trop de fonds et de vagues, un gouffre vertigineux. Plonger peut sembler risqué tant l’auteur est un génie – d’après Mignola, pour qui cette œuvre est pratiquement ce qu’il a vu de plus original–  et pour Geof Darrow, qui est époustouflé, et il y a de quoi l’être.

Arthur Rackham ou Gustave Doré pourraient aussi être convoqués puisque parfois le merveilleux s’accouple à l’horreur mais restons-en plutôt aux deux premiers qui y ont peut-être vu un monumental Hellboy qui nagerait dans le foisonnant chaos du Shaolin Cowboy !

Jetons-nous donc à l’eau, dans une mer de dessins navigants entre caricatures, fresques, graffitis, enluminures, plus fins et foisonnants que l’écume, et, loin sous elle, ondulants dans les tréfonds d’une mer des sargasses. L’action croise au large de ces eaux, plus bas vers les Antilles, un peu plus à l’ouest même, la première terre étant la Jamaïque.

DEG_3204Il faut oser vaincre les flots

Vous remarquerez que l’on n’a pas encore embarqué, il faut oser vaincre les flots, savoir nager à vue, le moindre dessin étant une expérience de pêche en haut profonde.

Prenez votre souffle, osez perdre pied et faire confiance aux courants, c’est une gamine effrontée et sans peur qui nous guidera entre les récifs à la recherche d’un capitaine pirate dont elle est la fille, maudite, et bientôt, affreusement défigurée. Son épée fend l’air à travers sa longue chevelure brune de sirène, campée dans ses bottes de corsaire son regard fier le restera même éborgné. Car un pirate doit avoir un bandeau.

Nous sommes à Port Elizabeth, sur la côte sud-ouest de la Jamaïque en 1728, une petite fille suit son père, gouverneur de l’île qui fait son marché parmi « des gens sauvages dont on doit se méfier, une caste féroce de canailles ignorantes« .

« Comme les pirates tu veux dire ? » Demande la petite Apollonia.

Des rebuts que son père ne veut pas voir échouer sur sa plage, mais dont la progéniture la plus intrépide foule déjà le sable. Cet alevin femelle n’est déjà plus une larve, la noble Apollonia la toise du haut de son rempart mais La Fille du Capitaine Pirate (car c’est bien elle en effet) domine la petite aristo. Bastian soigne ses effets. L’héroïne n’est d’abord qu’un chapeau vu du ciel, que répliques audacieuses face à des garnements qui la menacent. « Ce bateau c’est rien comparé à celui de mon père, le plus grand Capitaine des mers d’Omerta : tu devrais pas te moquer » « La pauvre » la plaint Apollonia jusqu’à ce que la Fille nous toise en pleine page, l’épée vengeresse à sa main « Oh la la » admire la fille du gouverneur alors que celle du pirate triomphe avec panache des vauriens.

DEG_3236Le dessin frétille tel un banc d’alevin

« Plus glissante qu’une limace de varech dans la vase » la cruauté surgit de nuit, non par un chasseur mais par un Achab, sa victime n’est pas Blanche Neige et la méchante Reine qui ordonne le crime est un gouverneur soucieux des fréquentations de sa descendance. Non pas au fond d’une forêt mais au creux d’une crique notre petite pirate ne clignera que d’un œil dans une scène où le mercenaire trouvera son Moby Dick.

La petite n’est pas maudite pour rien ! Elle a « au cœur une tourmente qui enverrait par le fond la flotte royale » et ainsi commence sa quête, celle de son père qui l’appelle dans ses rêves. La structure du récit étant indissociable du dessin on plonge donc aussi dans sa chasse au trésor onirique où le Noir & Blanc hypnotique font que « les plaines de corail turquoises des mers d’Omerta » vous les devinerez éclatantes de teintes sous-marines.

Les sardines en bancs sont polies « pardon, désolé, mes excuses… » quand elles prennent dans leur flux des espadons, chevaliers armurés s’affrontant de leurs rostres, en duels pour l’honneur familial et la bienséance de blagues lors de cérémonies mortuaires.

Le dessin frétille tel un banc d’alevin structurant parfois toute la page, poussant ses nageoires hors cadre, lui même absent ou débordé le plus souvent. Mais l’eau reste claire, les courants portent notre regard, comme la Fille on respire aisément sous l’eau. Ainsi l’ouverture du Chapitre Trois pousse sur le chapeau emplumé d’un capitaine courroucé dans lesquelles se tortillent les cous de cygnes couronnés autour de notre sirène qui glisse en douce un mot dans la main d’un squelette tout en reconnaissant que pour « la discrétion c’est raté« . Pas pour l’auteur et le lecteur ébloui qui cherche le titre de ce chapitre Trois : « 4 pas 5 » car si le « pas » est visible entre les cygnes pour les chiffres il faudra trouver les signes !

Bastian invente l' »holographisme » : tout est en tout et les détails sont comme des fractals, morceaux d’un ensemble reliés pour qu’il nous enveloppe.

DEG_3230Dans le tome 2, l’histoire prend une tournure plus tragique

Saluons aussi la traduction et le lettrage de Patrick Marcel & Guillaume Trouillard qui sont une prouesse tant les textes sont intégrés aux dessins, signes graphiques eux même parties du récit et, sans connaître le texte original, semblent pourtant une œuvre à part « Les canons étaient portés à l’orange. Le feu dansait à leur lippes généreuses comme si l’diable lui-même les avait baisées, pour affermir leur résolution« . Le boulet des mots vole comme l’albatros dans les nuées !

Quant aux pages d’interludes de fin de chapitres ce ne sont pas des moment de respiration puisque l’aventure ne manque pas d’air, ce sont juste des récifs rythmant le récit par des tourbillons ponctuel dans le courant porteur de celui-ci.

Quoi la narration est complexe, on perd pied ? Nullement, sinon un poisson casqué vous guidera en s’excusant « Pardon de vous sortir du flot de l’histoire mais vous n’êtes pas au début de la page. Veillez suivre… » donc jusqu’au Début, qui en a marre de débuter tout le temps au même coin, le polisson ! Ainsi on est aussi dérouté qu’un perroquet sorti d’un gros poisson et qui chercherait son chemin dans les cales d’un bâtiment inconnu. Ce qui est justement le cours du récit. Mais à ce stade nous sommes déjà dans le tome 2 où l’histoire prend une tournure plus tragique. Laisserons-nous la Fille dans les abîmes de ces mers bien plus sombres que celles hantées par le pitre des caraïbes ? Jack Sparrow n’est heureusement pas son père, la légèreté abyssale de sa quête laisse à quai toute histoire qui coulerait dans le grotesque*.

La Fille Maudite (et affreusement défigurée) du Capitaine Pirate trace dans son sillage la carte d’abîmes labyrinthiques, l’entrée du gouffre est un rêve et la sortie est encrée dans les sables mouvants du rêve perpétuel.

Où l’on s’est noyé car si c’est bien « à suivre » c’est à nous d’apprendre à respirer sous l’eau.

Le Capitaine Bastian nous donnant des scaphandres à découper comme des croquis avec cette requête finale :

« A vous de créer à présent vos propres aventures piratesques« .

[ERIC FLUX]

La fille maudite du Capitaine Pirate T. 1. Scénario et dessin : Jeremy A. Bastian. Editions de La Cerise. 128 pages, 19 euros.

Les premières pages du volume 1 sur le site de l’éditeur

La fille maudite du Capitaine Pirate T. 2. Scénario et dessin : Jeremy A. Bastian. Editions de La Cerise. 70 pages, 15 euros.

Les premières pages du tome 2

Le site « marchand » de Jeremy A. Bastian. Payant, on y trouve du contenu exclusif.

Le blog de Jeremy A. Bastian

Le « marchandising ». Affiche, T-Shirt…

* Selon son éditeur, Jeremy A. Bastian travaille bien sur un 3e tome. Un tome 4 est prévu.

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