« Before Watchmen », la trahison respectueuse

« L’important dans ce livre, ce n’est pas l’individu ou son point de vue personnel. C’est l’interaction entre ces différents points de vue et comment cette interaction fabrique le tissu de la réalité » disait Alan Moore (cité dans sa biographie par Gary Spencer Millidge) au sujet de ses Watchmen.

Donc, c’est ainsi qu’un quart de siècle plus tard, DC détenant les droits de ses personnages a décidé de revenir sur leurs aventures dans des arcs narratifs séparés, maintenant publié en bimensuels par Urban Comics. Bien sûr avec un grand soucis du respect de l’œuvre.
Moore n’est, comme d’habitude, pas d’accord du tout. Et comme souvent il a raison.

En tant qu’auteur il est bien placé pour rejeter un projet puisant dans un matériel scénaristique qu’il a lui même clos radicalement par entrelac d’histoires se nouant dans un ultime cliffhanger n’appelant plus aucune chute. Admettons qu’il ait tort. Hommage, imitation, détournement, parodie, copie même peuvent être légitimées in fine par la création d’une œuvre autre, renouvelant l’originale. Moore lui même ne s’est pas privé du procédé, c’est même une de ses constantes : reprendre des histoires, faire renaître des héros, renouveler les récits jusqu’à en faire des références. Mais ici le défi est démesuré : le projet initial de Moore étant aussi d’épuiser par l’immersion réaliste le genre super-heroïque, vouloir y revenir c’est déjà sous entendre un échec de Moore. Watchmen étant célébré pour son impressionnante finition, des rajouts admiratifs sont non seulement malvenus mais surtout paradoxaux : on aime parce que c’est une totalité finie mais par respect on va gâter cette finitude ! Trop d’amour accapare l’objet aimé pour l’idolâtrer et le sacrifier sur l’autel de l’affection étouffante, sommes-nous dans un cas de crime passionnel ?

Une idée foireuse dès le départ

Le scénario global étant issu de l’interaction des sous-scénarios générés par les 6 personnages centraux, prendre sa loupe pour agrandir les détails puis ses ciseaux pour bien découper les contours et répartir les morceaux entre des auteurs aussi talentueux soient-ils est donc une idée foireuse dès le départ. Mais encore une fois on peut toujours espérer un résultat honnête, sinon un miracle. Alors analysons froidement ce drôle de projet.

Pour la parution française on est cohérent avec ce sacré respect de l’œuvre : c’est Doug Headline, le fiston du traducteur initial Jean-Patrick Manchette, qui continue le travail de son père. DC a rameuté le ban et l’arrière ban des auteurs en vue, et certes ce sont des bons. Nous avons même des têtes d’affiches : citons Darwin Cooke, J.M. Straczynski, ou encore Brian Azarello et une caution historique : John Higgins qui a souvent dessiné pour Moore, et dès 2000 AD.

Il y a 8 mini-séries et Urban en débute 5 avec leurs 1ers épisodes :
The Minutemen par Darwin Cooke (6 épisodes)
Spectre Soyeux (Silk Spectre) par Darwin Cooke & Amanda Donner (4 épisodes)
Le Comédien par Brian Azarello & J.G. Jones (6 épisodes)
Le Hibou (Nite Owl) par J.M. Straczynski & Andy+Joe Kubert (4 épisodes)
Ozymandias par Len Wein & Jae Lee (6 épisodes)

Il restera :
Rorschach par Brian Azarello & Lee Bermejo (4 épisodes)
Moloch par J.M. Straczynski & Eduardo Risso  (2 épisodes)
Dr. Manhattan par J.M. Straczynski & Adam Hughes (4 épisodes)

Des dissections respectueuses

Voyons maintenant plus en détails les dissections respectueuses publiées par Urban. Avec Minutemen nous sommes confrontés à du classique bien ficelé, la méticulosité de Darwin Cooke qui n’incite pourtant pas au dénigrement est ici au service d’une régression temporelle sans enjeu véritable puisque tout était déjà dit.

before watchmen 1 minutemenSpectre soyeux souligne la tension mère fille déjà bien connue entre l’ex et la future « Silk Spectre » dans une ambiance American Graffiti hésitant entre légèreté et tragédie, un ton décalé réussi mais peut-être involontairement, d’autant plus que l’épisode se termine par surprise dans la Mystery Machine de Scooby Doo !

before watchmen silk spectreSpoiler décryptant : « Le Comédien » tue Marylin Monroe « la pétasse peroxydée shootée aux médocs …qui parle trop, c’est sûr » à la demande de la reine mère Rose Kennedy pour protéger ses petits JF et Bobby. Ce personnage attire trop facilement une surenchère historique dans le glauque qu’avait évité Moore. C’est très exagéré et caricatural mais plutôt marrant, par défaut : « On ne serait pas venu pour les femmes » dit un agent du FBI en route vers une cache de Moloch « c’est votre réputation, ouais » se marre le Comédien.

before watchmen comedienNite Owl c’est pas mal et c’est loin d’être suffisant, rien à dire et c’est bien le problème !

before watchmen hibouOzymandias enfin impressionne grâce aux graphisme glacé et sophistiqué de Jae Lee qui use et abuse du principe de symétrie. Le scénario de Len Wein reprenant in extenso de larges passages du texte original nous avons ici une métaphore parfaite de l’ensemble du projet : un pompage stérile de la lettre pour imiter l’esprit d’une œuvre qui avait déjà tout donné.

before watchmen ozymendiasPar la suite, 2 mois plus tard, viendra le dessin trash de Bermejo pour Rorschach ou celui très étudié d’Adam Hughes pour Dr. Manhattan mais en fin de cette première parution voici quelque chose qui résume assez bien la bêtise paradoxale du projet avec : The curse of the crimson corsair, the devil in the deep / La malédiction du corsaire sanglant, le diable des profondeurs de Len Wein & John Higgins.

Une belle petite série bien propre sur elle

Dans Watchmen les super-héros étant communs, l’imaginaire trouvait refuge dans des histoires de corsaires, bien plus exotiques. Moore piratait son récit avec des aventures marines lues par un gamin aux détours d’un kiosque à journaux. La prouesse était dans l’intrication du récit dans le récit soulignant par sa présence l’existence sous-jacente de scénarios au sein même de l’essence de la réalité. Une mise en abime, mine de rien, simplifiant le récit en même temps qu’il l’enrichissait.

Et donc, très certainement par pure respect de l’œuvre initiale, DC extrait ces aventures de pirates de la continuité et les balance nonchalamment en clôture de chaque épisode. Comme ça on a bien tout, on est complet ont dû se dire les respectueux !

before watchmen corsairesEt on touche le fond du « Devil in the deep » avec la parution française qui elle ose aller jusqu’au bout du découpage maniaque en isolant ces mêmes morceaux de récits pirates pour en faire des épisodes disjoints en fin de revue ! Bref ce qui était immergé dans la continuité de l’histoire de Moore est maintenant soigneusement disséqué, épuré et isolé dans une belle petite série bien propre sur elle.

Un nouveau modèle de trahison

Au final nous avons donc un modèle nouveau de trahison qui, sous couvert de respect de façade, saborde une œuvre en profondeur. D’abord en méprisant l’œuvre finie de Moore, ensuite en se trompant sur son sens, enfin, en contradiction totale avec ses idées, les récupère pour les dénaturer sans vergogne.

Watchmen le film était honnête, peut-être platement fidèle mais vraiment respectueux quoiqu’en dise MooreBefore Watchmen réussi le tour de force de trahir le sens même du respect et de l’auteur, qui disait aussi :

« J’aimerai voir plus de gens tenter quelque chose qui soit techniquement complexe ou aussi ambitieux que Watchmen, mais qui ne joue pas sur la corde déjà bien usée par notre série »

À force de tirer dessus, la ficelle à beau être grosse, elle fini par craquer : total respect !

[ÉRIC FLUX]

Publicités

2 réflexions sur “« Before Watchmen », la trahison respectueuse

  1. Oui, bon, on ne va pas dire que ce soit étonnant. Après tout, le concept du super héros comics c’est d’être ressassé sans fin pour gagner de l’argent et ce n’est pas les velléités de quelques artistes qui y changeront grand chose.

    1. Tu résumes bien ! Mais ressasser sans cesse pour gagner sa vie Homère et autres aedes ou trouvères le firent aussi ! Et avec la même thématique mythologique, le « Concept » du super héros comics est en ce sens une des plus formidables nouveauté de la fiction moderne, et donc c’est justement dans le ressassement d’une réecriture permanente que les stéréotypes pourraient au moins révéler les archétypes !

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s