Fabrice Neaud – Nu-Men : Neaud, un homme nouveau ?

Nu-men, Fabrice Neaud

Ce n’est plus un Journal qu’il nous propose avec le premier tome de Nu-Men – Guerre urbaine chez Quadrants. Pas d’autobiographie ou de polémiques induites se terminant au tribunal mais peut-être quelque chose comme un élargissement du domaine de la lutte.

Le terrain est toujours la réalité mais agrandi au champ politique, approfondie de perspectives scientifiques et prolongé dans un avenir proche. Le milieu du XXIe siècle, après le Yellowstone qui vulcanise l’Amérique du Nord et le Sida qui génocide l’Afrique, l’Europe, entre une grande Asie dominatrice et un Moyen-Orient en plein essor grâce à un Islam enfin éclairé se vit d’autant plus comme une forteresse assiégée.

La trame à ce stade n’est pas éloignée des Fils de l’Homme et l’impression résultante de drame collectif inévitable est quasi aussi réussie que dans le film. La prospective de ce nihilisme social est, hélas, crédible.

Le dessin est adapté, efficace et ménageant des séquences ultraviolentes nécessaires au récit. Fabrice Neaud sait alterner l’émotion et la rage, nous donne des personnages touchants, complexes et changeants mais aux motivations cernables, ballotés dans une intrigue dont on devine des arrières plans aux conspirations multiples. Un peu de lourdeur dans la description de certains caractères, un sergent raciste, un autre humaniste mais c’est vite dépassé par l’évolution de ce dernier amené à s’impliquer au delà de son engagement militaire. Réprimer des manifestations à grand coup d’armes futuristes ça peut même faire réfléchir des masse de chair bodybuidées !

Nu-men, Fabrice Neaud

Surtout quand tout devient incontrôlable, qu’une science improbable détruise des buildings et que surgissent des Hommes en Noir, mandatés par une hiérarchie ténébreuse, pour embastiller les rebelles survivants. Un militaire humain, une petite fille miraculée et une infirmière compatissante « Huit ans d’études, deux doctorats, un de médecine, un de biologie et un master de chimie…Je me retrouve à protéger des patients de la saloperie fliquée de ce pays au lieu de les soigner. Non ça n’ira plus jamais vraiment… »

Puisque l’importance donné à l’aspect politique est une structure essentielle de l’histoire, et tant mieux puisque ce qui conditionne les rapports humains est trop souvent omis dans les œuvres d’anticipation, il faut bien regarder ça de plus prêt. Neaud nous y invite d’autant plus que les pages de garde encadrent le récit d’une prose programmatique fortement politisée.

Mais en opposition : l’introduction reprend en détail les déclarations d’intention d’un parti extrémiste de droite, alors qu’en fin c’est un édito d’humeur extrait du blog de Lucy Prime qui conclu ce tome 1 par la vision beaucoup plus sexuée, de la Transteupu revendiquée de l’histoire.

Il est évident que Néaud ne s’est pas attaqué à ce genre de récit global sans arme : ses arguments techniques et sociaux sont sérieusement étudiés, des nanotechnologies considérées comme aussi hasardeuses que les OGM à la privatisation globale de tout le secteur public, tout le substrat réel est vraiment réfléchi, ce n’est pas une anticipation foireuse qu’il nous propose mais un vrai travail dans les détails. L’auteur a de l’ambition est s’est donné les moyens pour qu’on adhère à sa vison. Il parle même de 9 tomes « déjà assez nettement dessinés dans ma tête » dans une interview pour L’immanquable. C’est au mieux bien sûr, si ça marche, si le public souscrit à cette vision à peine extrapolée de son environnement actuel : un avenir proche envisagé comme une excroissance maladive de toutes les perversions politiques à l’œuvre ici & maintenant.

Nu-men, Fabrice Neaud

Et là ça blesse, certes il est plutôt agréable de voir où va la sympathie de l’auteur mais son discours politique très précis, cohérent, impressionnant de véracité même, rend un drôle de goût au final. Le programme du « Front Européen » sécuritaire, réactionnaire, traditionaliste est aussi anti-libéral, fortement laïc, déplorant la chute des services publics et rejetant tout communautarisme. Ce n’est pas que ce soit une vision très éloignée de ce que nous montre notre société en voie de dépolitisation intensive, mais c’est aussi une forme d’abandon au manichéisme sous-jacent de notre civilisation perdue dans une tautologie politique radicalement de droite : conservatisme d’un coté où l’on retrouve des aspect récupérés à la gauche, libéral de l’autre qui absorbe par obligation son pendant libertaire. Par l’opposition de ces deux tendances on immerge le lecteur et le citoyen dans un monde de droite à l’anglo-saxonne qui s’imagine que si l’on est pas conservateur on est libéral . Chez nous ça donne : qui n’est pas réac est libertaire, dans les deux cas on se dit « ni de gauche ni de droite ». Traduit dans la réalité historique : ni de gauche ni de gauche (disait Mitterrand qui était de droite, pour paraphraser Desproges)!

Au final la « gauche » de ce schéma n’existe plus : on est positionné entre deux fractions d’autant plus de droite que radicalement dépolitisées. Une évidence modale et la vraie pensée unique de notre civilisation délibérément démobilisée puisque globalement individualisée par la privatisation de tout les secteurs, humanitaires compris.

Nu-men, Fabrice Neaud

Nu-Men se trouve confronté à ça : une histoire politisée dans un monde manichéen est difficilement compatible avec le relativisme social nécessaire à la démocratie. Ce ne serait tout simplement pas spectaculaire, la fiction serait-elle alors forcément un genre de droite puisque traduite par des motivations individuelles ? Neaud me semble assez malin pour dépasser ce truisme, c’est aussi la force de son récit. C’est une constatation véridique de la réalité politique actuelle mais qui peut aussi être sa limite : en ne la remettant pas en cause on la valide comme une évidence. Pour finir avec un peu plus d’optimisme on peut aussi penser que montrer une telle radicalité dialectique obligera certains lecteurs vraiment rebelles à imaginer une autre voie entre la décadence libérale et le conservatisme collectiviste, un truc vraiment de gauche peut-être, ça n’existe tellement plus du tout que ça pourrait presque paraître nouveau et intéressant donc actuel !

[ERIC FLUX]

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3 réponses à “Fabrice Neaud – Nu-Men : Neaud, un homme nouveau ?

  1. Hum, je ne suis pas sûr que cet article donne envie de lire la série. J’avoue avoir été un peu déçu par la forme, au final très classique dans le genre et du coup, je n’ai pas tenté l’expérience.

  2. Désolé Li-An : j’ai du trop vouloir faire mon malin ! En fait ce n’est pas vraiment classique et Neaud s’est vraiment donné du mal pour assurer la cohérence d’une histoire plutôt audacieuse. Pub gratuite : je ne le connais pas, je ne l’ai rencontré qu’une fois à Angoulème et il y a au moins 15 ans !

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