On peut pas tout lire. Animal lecteur 3. Questions à Sergio Salma

Animal lecteur. Sergio Salma, Libon.

Imaginer une série où le lecteur devient l’un des personnages principaux, où le héros est le libraire, où le suspens réside dans la date de sortie du nouveau Nick Lefort… le tout prépublié dans les pages du Journal Spirou, à raison d’un strip (minimum!) hebdomadaire, être drôle à chaque fois et donner l’impression que tout ça a été facile, voilà le tour de force réalisé par Sergio Salma et Libon avec Animal Lecteur.

Nous connaissions Sergio Salma pour sa série Nathalie (20 tomes parus !), ses collaborations avec André Geerts (Louise, Jojo) ou aussi, dans un autre registre, pour Coucou tristesse ce chef d’œuvre d’humour noir avec le méconnu et sous estimé Baron Brumaire. Avec Animal Lecteur il fait le pont entre ses différentes séries et  s’adresse à chacun de nous, quelque soit son âge. La seule condition étant qu’il soit… un animal lecteur.

 « Une moquerie tendre mais aussi une satire évidente »

EO : Comment est né Animal Lecteur ?
SERGIO SALMA : J’étais dans la rédaction, je causais avec le rédac’ chef Olivier Van Vaerenbergh) et je lui dis : « tiens une bd sur les lecteurs – bd et romans d’ailleurs – qu’est-ce que t’en dis ? » Oui qu’il dit, envoie. Je traîne des semaines, il me dit : « je vais lancer une nouvelle formule, j’aimerais bien, pourquoi pas un strip » ; je dis « ok strip hebdo », je vois Libon avec Jacques le lézard et je me dis que ce serait bien dessiné par lui. Olivier revient et me dit : « Qu’est-ce que tu penserais si Libon le dessinait ? hm ? » On a envoyé les scénarios et hop. Pas un seul accroc. Pas un scénar refusé, le bonheur.
Puis le rédac chef a changé ; j’ai demandé si ça lui plaisait, si on continuait il a dit : « oui bien sûr » ; quelques mois plus tard il nous a dit que Animal lecteur était au programme album 2010. Que dire de plus ?

EO : La singularité verticale des strips est-elle dûe à une contrainte de publication ?
SERGIO SALMA : Vertical parce que OVV avait pensé à des marges bédés. Parfait me suis-je dit, c’est rigolo. Et puis Libon a pensé pareil. Zou, janvier 2006.

EO : Comment Animal lecteur s’inscrit-il dans l’histoire du journal Spirou ? Vous sentez-vous plus proche des hauts de pages de Yann et Conrad que de séries comme Pauvre Lampil où un milieu devient source de gags ?
SERGIO SALMA : Le sujet « lecteurs » est vaste. On aurait pu imaginer des lecteurs de livres pas BD, la faune des bibliothèques, des salons du livre… les amateurs d’œuvres littéraires « majeures » ou les simples fous de lecture. Tout ça est un bon sujet. Ou bien encore, pourquoi UN lecteur, un amateur de livres, il y a pas mal de littérature qui parle de… livres (bibles, livres anciens, grimoires etc…), c’est riche.
Donc dans Spirou des lecteurs de BD, c’était naturel.
Puis le fait que Libon soit devenu la deuxième moitié, ça a amené un certain ton, un délire particulier, une moquerie tendre mais aussi une satire évidente.
Rien à voir avec les hauts de pages ; on fait un strip indépendant. Qui pourrait se lire ailleurs que dans Spirou ; et c’est le cas, ça passe sur BDZoom et dans Zoo le mag (internet et papier). Sans le vouloir ce format strip vertical c’est le format blog !
Le sujet ce ne sont pas les auteurs comme dans Le gang Mazda ou Lampil (ou l’atelier mastodonte dans Spirou et des dizaines d’autobios d’artistes) en réalité, l’idée principale c’est que c’est un commerce. L’idée du commerce est géniale ; c’est un petit théâtre, ça pourrait être joué comme les brèves de comptoir.

Animal lecteur. Sergio Salma, Libon.

EO : Faire une série de gags est-ce plus difficile que de réaliser une histoire « complète » ?
SERGIO SALMA : Rien à voir, les deux sont faciles et les deux sont difficiles. Ca dépend de l’implication. Je suis en train de terminer un long récit pour Casterman (240 pages dans la collection ecritures, noir & blanc, très social, dramatique. Il y a une difficulté due au souffle qu’il faut avoir pour « superviser  » le scénario et le soupeser jusqu’à la moindre bulle. L’exercice du strip ou même du cartoon est autre mais demande une rigueur absolue aussi. Quand l’œil du lecteur parcourt la page, le strip ou la saga, il devient exigeant suivant la longueur. Comme on écoute des musiques courtes, des musiques longues, films de 10 minutes ou films de 3 heures…
Le côté « gag » a l’air plus simple mais il est très mécanique de précision mais c’est surtout l’implication qui compte, le point de départ, l’étincelle. Il faut rien fabriquer il faut partir d’une vraie réalité et la sublimer et pas faire du gag pour du gag.

EO : Vous êtes également dessinateur. Pourquoi, en dehors de problème d’emploi du temps, endossez-vous le costume de scénariste sur certaines séries comme Animal Lecteur ?
SERGIO SALMA : Parce que si je pouvais je dessinerais tout moi-même ! Mais si au moment de « déléguer » je me rends compte que Geerts ou Libon font mieux que moi, je peaufine cette partie-là de mon travail de raconteur d’histoires. Je suis scénariste parce que j’ai trop d’idées pour les réaliser seul. C’est le point de départ ; puis je me prends au jeu et je pourrais faire du scénario pour à peu près n’importe qui, comme un vrai scénariste. Quelqu’un comme Yann fait 10 ou 12 travaux différents. Il y a aussi les contraintes financières qui jouent.

Animal Lecteur. Salma, Libon.

EO : Quel est la marge de manœuvre de Libon sur les gags ?
SERGIO SALMA : Aucune.

Haha !
Non, il a un scénario (en voici 2 ou 3 exemples) et son interprétation est dans son style, il est bien content que je lui fasse tout le travail ; de toute façon le gag c’est la mécanique. Un plan général au lieu d’un gros plan peut tout foutre par terre. Mais il arrive que je me plante, il me suggère un changement et généralement il a raison ; mais c’est arrivé 20 fois sur 330. Parce que je ne laisse partir le scénario que très très travaillé. Je pense faire au mieux, je pense aussi qu’il y a des évidences parfois.
Le gag passe d’abord aussi par le rédac’ chef qui peut pointer une faiblesse. Dans ce cas, le gag est impitoyablement écarté. Parfois il peut être sauvé. mais comme les idées se bousculent, je le range et il resurgira peut-être…

Animal lecteur. Sergio Salman, Libon.

EO : Comment situez-vous Animal Lecteur dans l’univers de l’humour en bande dessinée ?
SERGIO SALMA : Ça se situe un peu entre les bédés ayant une profession comme sujet (façon Bamboo éditions) et les bédés où le métier d’auteur de bédé est mis en scène. On parle d’un sujet bien précis comme Dilbert parlait des employés de bureau ; ou encore Cauvin avec Les femmes en blanc.

EO : Est-on plus proche du strip américain que du gag franco-belge en une page ?
SERGIO SALMA : C’est un mix des deux mais le strip n’est pas spécifique aux Américains.
Les premières bandes dessinées ont été… des bandes dessinées ! C’est-à-dire des strips ; dans un journal, un jour, un rédacteur a placé un bandeau avec 3 ou 4 dessins, un court récit, un portrait, un gag au lieu d’un pavé de plusieurs colonnes de textes. Le nom vient de là.

Animal lecteur. Sergio Salma, Libon.

EO : Vous êtes-vous déjà essayé au dessin d’humour ?
SERGIO SALMA : Oui, des centaines de fois dans Spirou, petits espaces très marrants que j’aimerais refaire d’ailleurs.
Le dessin d’humour et le strip sont la base de la bande dessinée en réalité.

EO : Qu’est-ce qui vous intéressait dans la relation libraire-client ?
SERGIO SALMA : L’affectif et l’argent.
Il s’agit avant tout de passion(s). La mienne, celle des lecteurs, l’amour de la lecture. Puis la passion d’un métier. J’imagine que le libraire a eu son parcours ; il a fini par se dire ‘je vais ouvrir une librairie ». Généralement il y a la passion du livre derrière ; puis on se retrouve face à la réalité des choses, les stocks, les difficultés, tout ce qui est raconté. Ce n’est pas propre à la bande dessinée d’ailleurs ; mais il y a une série de phénomènes propres, les séries, les générations…

EO : Aborder le monde de la bande dessinée était-il une motivation ?
SERGIO SALMA : Ce fut naturel puisque je baigne dedans. L’idée fut poussée par le rédac-chef sachant que son journal allait pouvoir parler de ses lecteurs en quelque sorte.

EO : De qui vous sentez-vous le plus proche, le libraire ou les clients ?
SERGIO SALMA : Du libraire parce que j’ai un regard professionnel.

Animal lecteur. Sergio Salma, Libon.

EO : Comment voyez-vous le lecteur d’Animal Lecteur ?
SERGIO SALMA : L’animal lecteur a autant de formes qu’il y a d’individus.

EO : Est-il proche des personnages que vous mettez en scène ?
SERGIO SALMA : C’est un mélange de réalité et de délire.

EO : Ou bien le dépasse-t-il (j’imagine que oui !) ?
SERGIO SALMA : Parfois. La réalité parfois est aussi dingue que la fiction.

EO : Faites-vous un distinguo que vous vous adressiez à des enfants ou des lecteurs adultes ?
SERGIO SALMA : Je pense d’abord à une espèce de lecteur moyen. Je sais que certaines idées vont échapper à certains (pas forcément les plus jeunes d’ailleurs). Le lecteur enfant est aussi intelligent ; il lui manque juste certaines références. J’ai fait 30 autres albums où je m’adresse en priorité aux enfants. Ici le lecteur est quand même plutôt un amateur de livres. Mais l’enfant peut être amusé par le petit théâtre tout de même je pense.

EO : Cela influe-t-il sur votre approche de l’humour ?
SERGIO SALMA : On ne calcule pas ces choses-là. Si je raconte un truc qui me fait rire je le donne au dessinateur. Bien sûr, si je sais que dans le cadre de cette série ça risque d’être mal compris, je l’écarte. Il y a des centaines d’idées potentielles avec à peu près tous les sujets. La « mécanique » humoristique étant aussi faite de digressions, de répétitions. C’est son quotidien aussi qui est routinier sans vraiment l’être.

EO : Dès le premier tome vous annonciez (ce qui ressemblait à un gag au départ) 6 volumes avec leurs titres respectif*. Vous en êtes déjà au troisième. Y a-t-il une fin de prévue à Animal lecteur ?
SERGIO SALMA : On est en train de faire le tome 4. Je pense qu’après le T.7 on se posera la question. On verra d’abord si une mutation est possible. Pourquoi pas passer à un autre format. On peut moderniser l’ensemble. Je ne crois pas qu’on fera des dizaines de tomes, puisque la série parle d’un monde en train de muter.

Animal lecteur. Sergio Salma, Libon.

Questions : [ÉRIC TAO]

* 1-Ca va cartonner ! 2-Il sort quand ? 3-On peut pas tout lire ! 4-Le jour du pilon 5-C’était mieux avant ! 6-Je peux vous le commander ! 7 Complètement épuisé (et plus si affinités)

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Une réflexion sur “On peut pas tout lire. Animal lecteur 3. Questions à Sergio Salma

  1. Merci pour cette interview, c’était vraiment très instructif. J’avoue être un grand fan de la série. Et dès que je tombe sur un Spirou version magazine, je fonce lire le strip.
    Gros lecteur, ami de libraire, je vois bien que Salma a parfaitement compris le milieu dans lequel il évolue.

    D’ailleurs, j’ai chroniqué le tome 3, récemment, si vous vouliez passer me lire et donner votre avis, j’en serai ravi.
    http://www.chroniquesdelinvisible.com/article-animal-lecteur-tome-3-on-ne-peut-pas-tout-lire-mardi-chronique-117322305.html

    Merci

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