Entretien avec José Roosevelt [2/2]

The Clock. José Roosevelt. 1998

JEAN-LUC COUDRAY : Tu es peintre, illustrateur et dessinateur/scénariste de bande dessinée. Tes peintures ont une dimension surréaliste, c’est-à-dire qu’elles contiennent des idées. Est-ce là le lien avec tes bandes dessinées ?
JOSÉ ROOSEVELT : Je trouve toujours difficile de parler de mon propre travail, j’ai l’impression de ne pas atteindre assez de recul pour le faire. Cela dit, un tableau surréaliste, vu qu’il est une expression de l’inconscient, contient en profondeur, cachée, cette dynamique qu’on trouve dans le monde onirique : en effet, un rêve se forme d’une séquence de situations. Le tableau se présente, alors, un peu comme un moment figé d’un récit. Je pourrais dire que, en conséquence, une bande dessinée est une succession de ces moments figés… ou une succession de tableaux.

J.-L. C. : Il y a dans la bande dessinée et dans l’illustration une dimension narrative qu’il n’y a pas dans la peinture. Quand tu dessines une case de bande dessinées, est-ce que tu la conçois différemment d’une peinture ?
JOSÉ ROOSEVELT : En partie, oui. Une case est soumise au récit, elle est à son service. Sans le récit ou sans les cases qui le précèdent ou qui le suivent, elle n’a pas de sens. Elle n’a donc pas une existence autonome, comme un tableau peut en avoir une. Je ne peux donc dessiner une case qu’en considérant sa place dans la séquence, de façon à que l’ensemble puisse communiquer le mieux possible les données du récit.
En revanche, du point de vue purement esthétique, j’utilise les mêmes principes d’agencement d’un tableau, qui puissent rendre la case intéressante, agréable à l’oeil et compréhensible.

J.-L. C. : Pourrais-tu ne faire que peindre ou que créer des bandes dessinées et que choisirais-tu ?
JOSÉ ROOSEVELT : Cette situation hypothétique restera, sûrement, toujours hypothétique. Heureusement, parce que ça m’évitera de me trouver devant un choix impossible.

J.-L. C. : Ta peinture influence-t-elle tes bandes dessinées et inversement ?
JOSÉ ROOSEVELT : Sûrement.

Histoire d'Automne. José Roosevelt. 2002.

J.-L. C. : Dans À l’Ombre des coquillages, il y a une forte réflexion sur la littérature et sur la peinture. Quelle est ta relation avec les théories sur l’art ?
JOSÉ ROOSEVELT : Je suis très curieux et ça m’a valu de lire énormément d’écrits théoriques sur l’art. Mais j’ai un atout non-négligeable, je possède une très mauvaise mémoire. Ainsi, j’ai pu être à une époque absolument conquis par les idées de Marcel Duchamp, par exemple, mais comme une année après je les avais oubliées, j’étais prêt pour me laisser persuader par des idées complètement opposées. De toute façon, il y a beaucoup plus important que les théories: l’intuition. Dans À l’ombre des coquillages, le personnage du Peintre a compris cela en liant connaissance avec Juanalberto: tandis que lui, il avait modelé ses créations sur des théories existantes ou créées par lui-même, Juanalberto de son côté n’avait fait que jouir de son travail créatif. Bien entendu, toute approche de l’art est valable, et compris la théorique, et cette approche théorique va également nourrir un artiste. Mais son rôle devient autant plus mince que l’artiste trouve sa voie intuitive.

J.-L. C. : Quel est la part d’influence de la lecture dans ta création ? Que lis-tu ?
JOSÉ ROOSEVELT : Déjà à l’école, j’ai compris que la véritable histoire des hommes était racontée dans les romans. C’est l’essentiel de mes lectures, des classiques aux modernes, sans préférence pour un genre ou style. Bien entendu, un livre d’histoire peut être aussi fascinant qu’un roman, ça ne dépend que de son auteur. Et, bien sûr, je lis beaucoup de bandes dessinées, même si je trouve de plus en plus difficile d’y découvrir un peu d’originalité: on dirait que les auteurs contemporains se conforment à l’idée – fausse, évidement – que tout a été déjà fait dans ce domaine.

J.-L. C. : L’univers de À l’Ombre des coquillages est discrètement fantastique. D’autres bandes dessinées que tu réalises sont nettement plus fantastiques. Quel serait ton registre le plus central ?
JOSÉ ROOSEVELT : Je ne sais pas s’il y a un registre le plus central. J’adapte l’univers d’une bande dessinée à l’idée qui doit la régir. Par exemple, dans La Table de Vénus, l’univers est – malgré les personnages fantaisistes – un univers possible, une sorte de récit d’anticipation. Parce que cet album était plus proche de l’analyse d’une série de phénomènes de société, y compris la politique. Dans le scénario de L’Horloge, en revanche, tout est onirique : il est, d’ailleurs, un récit de rêve sous-tendu par une structure rigide et précise comme celle d’une horloge. Dans la série Ce, celle sur laquelle je travaille actuellement, il y a des passages qui frôlent le délire et d’autres où on trouve les préoccupations les plus terre-à-terre. Normal: c’est l’histoire d’un personnage qui cherche son identité, et il doit apprendre à séparer le rationnel de ce qui ne l’est pas et, en se positionnant en relation à ça, découvrir qui il est en vérité.

L'Horloge. Partie 1. José Roosevelt.

J.-L. C. : Le canard Juanalberto semble une allusion à Donald Duck, en plus mâture et en plus instruit. Es-tu sensible à certains personnages mythiques de la bande dessinée ?
JOSÉ ROOSEVELT : Le Donald que j’aime – et je l’aime à la folie – est celui de Carl Barks. Pour ceux qui ne le connaissent pas, Barks a été l’un des dessinateurs payés par Disney pour écrire et dessiner des histoires de son personnage canard. Seulement voilà, Barks était un génie : il a transformé ce qui était une star comique du dessin animé en un être doté de psychologie. Il lui a donné une âme, ce qui était une première dans le monde des «comics». Pour répondre à ta question, je suis sensible à ce que certains auteurs ont fait avec des personnages, mythiques ou non. Le Spirou de Franquin n’est sûrement pas le même que celui de Rob-Vel ou Fournier. Pareil pour le Batman de Bob Kane ou le Thor de Stan Lee et Jack Kirby. Et l’Astérix de Goscinny ne sera jamais, sous d’autres plumes, celui que Goscinny a animé. On est en droit de se demander : est-ce que sans Goscinny, Astérix serait devenu un personnage mythique ? J’en doute…

J.-L. C. : Que penses-tu de Tintin ?
JOSÉ ROOSEVELT : Pour un auteur de bandes dessinées, dire qu’on n’aime pas Tintin, ça équivaut pour un musicien à dire qu’il n’aime pas Mozart. Tintin est fondamental dans la bande dessinée européenne, avec lui Hergé a lancé les bases d’un art. En passant, il a pondu de véritables chefs-d’oeuvre incontournables comme le double album Le secret de la Licorne / Le trésor de Rackam de Rouge et l’époustouflante oeuvre-testament Les bijoux de la Castafiore.

J.-L. C. : Te sentirais-tu d’écrire des nouvelles, un roman, et dans quel genre ?
JOSÉ ROOSEVELT : Non. Je suis un auteur de bandes dessinées. Je conçois mes récits sous la forme de bande dessinée, avec des cases et de bulles, en imaginant la tête des personnages, leurs expressions, les décors, les angles de vision etc.  Et non sous la forme de roman, ni de scénario de cinéma, ni de texte de chanson etc. Ni sous la forme d’un tableau. Et quand je conçois un tableau, je le conçois sous cette forme-là : en prenant en considération non seulement l’idée qui le sous-tend mais également les effets chromatiques, la composition, la taille et, évidemment, le fait qu’il est un objet d’art.

J.-L. C. : Comment envisages-tu le rapport entre la spiritualité et l’art ? Et avec ton art ?
JOSÉ ROOSEVELT : L’art est l’expression de nos préoccupations les plus fondamentales. Ceux pour qui la spiritualité a une fonction importante, existentielle, la trouvent liée à tout événement et la cherchent dans l’expression artistique. De ma part, la mystique et l’érotisme sont les deux moteurs principaux de tout mon œuvre : ce sont les questions qui concernent la mort et la vie. Thanatos et Eros. Comment les éviter ? Impossible, à moins de s’aveugler volontairement, de fermer les yeux de son intelligence. Et alors, l’art devient à son tour impossible.

Ce. José Roosevelt.

J.-L. C. : Je sais que Mœbius apprécie ton travail. Quelles relations as-tu avec lui ?
JOSÉ ROOSEVELT : Dans une interview, De Crécy a dit que quand il a lu Le Garage Hermétique de Moebius, il s’est exclamé: «Alors, on peut faire une bande dessinée de cette façon aussi !» Tout est dit, là: Moebius a apporté une révolution dans le monde de la b.d., il a été un vrai génie, avec la liberté d’un vrai créateur. Je lui serai toujours redevable. Si je fais aujourd’hui de la bande dessinée, c’est aussi grâce à lui. Nous nous sommes rencontrés rapidement deux ou trois fois, notamment lors du festival d’Angoulême. Malheureusement, c’est de plus en plus difficile d’entrer en contact avec lui : il ne répond pas aux e-mails (les reçoit-il seulement ?), il se fait de plus en plus discret. Ce n’est pas grave, il est dans mon coeur.

Juanalberto Dessinator II. José Roosevelt.

J.-L. C. : Tu as fait une bande dessinée critique du festival d’Angoulème. Te sens-tu extérieur au monde de la bande dessinée tel qu’il se présente aujourd’hui ?
JOSÉ ROOSEVELT : Qui suis-je pour critiquer le festival d’Angoulême ? C’est une institution, comme le festival de Cannes pour le cinéma. Non, si tu fais attention, l’album Juanalberto Dessinator II: Le Retour n’est qu’un constat, le récit presque auto-biographique de mes participations à ce festival (et à d’autres). J’ai observé les gens qui en sont les protagonistes, sans qui le festival ne trouverait pas sa raison d’être: des auteurs confirmés ou débutants, aux collectionneurs fanatiques, en passant par les éditeurs idéalistes ou avides de dividendes, par les amateurs puristes, par les groupies, par les idées reçues et par les surprises. Le monde de la bande dessinée est aujourd’hui d’une immense complexité: chapeau  bas à qui pourrait en définir les limites. Il y a la place pour tout, y compris pour moi: comment pourrais-je me sentir extérieur à ce monde-là?

Ce. José Roosevelt.

J.-L. C. : Quels sont tes projets et tes prochaines parutions envisagées ?
JOSÉ ROOSEVELT : Je travaille actuellement sur ma série Ce, mon travail le plus ambitieux: 13 volumes sont prévus – cinq étant déjà parus –  à une cadence d’un volume par année. Dans cette série, le côté onirique étant assez présent, je porte un intérêt particulier au côté esthétique, avec de grandes cases très complexes. J’essaye d’y inventer un monde dans tous ses détails et il me faut de l’espace. Je prévois aussi de ré-éditer certains titres anciens, comme Derfal, en une nouvelle version, au format 32 x 25 qui est de règle aux Éditions du Canard depuis 2009.

Questions : [JEAN_LUC COUDRAY]

Les Coquillages de José Roosevelt [1/2]

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