Le Roi Oscar et autres racontars (2/2). Entretien avec Hervé Tanquerelle.


Tanquerelle in Casemate. Cliquez sur l'image pour lire plus confortablement.

EO : Comment êtes-vous entré en contact avec l’œuvre de Jørn Riel ?
HERVÉ TANQUERELLE : C’est Gwen de Bonneval qui, lorsqu’il est devenu directeur de collection pour la bande dessinée de l’éditeur Sarbacane, a eu l’idée de faire une adaptation des Racontars. Je me suis vite rendu compte qu’il y avait là un potentiel assez excitant pour un dessinateur : le Groenland et ses paysages bien sûr, mais surtout la palette de personnages hauts en couleur. J’ai tout de suite vu l’intérêt pour moi d’avoir des personnages très typés, souvent assez bien décrits par Jørn Riel d’ailleurs, qui allaient me permettre de bien m’amuser. Faire jouer les personnages, les faire bouger, définir la manière dont ils vont s’exprimer, rajouter les petits détails… c’est ce que j’aime bien faire en bande dessinée. Avec Les Racontars toutes ces possibilités étaient en place.

EO : Il existe deux sortes de lecteurs de votre adaptation. Ceux qui connaissent les livres de Jørn Riel et ceux qui le découvrent à travers votre adaptation. Les réactions sont-elles les mêmes ?
H. T. : C’est difficile à savoir pour ceux qui n’ont pas aimé car les échos négatifs nous arrivent rarement. Par contre beaucoup de lecteurs de Jorn Riel ont été conquis par notre capacité à représenter les personnages, assez proche de l’image qu’ils s’en faisaient. C’est parce que nous avons fait une adaptation assez fidèle. Une adaptation beaucoup plus «libre» aurait certainement créé plus de déceptions. Savoir ensuite si on apporte quelque chose de plus, une autre façon de lire ces histoires, je l’espère !
Et puis il y a les lecteurs qui ne connaissent pas l’œuvre de Jørn Riel. Certains peuvent être interloqués et avoir du mal à rentrer dans cet univers. Ça a été mon cas à la première lecture de ses nouvelles. Le Groenland où vivent ces trappeurs est très peu connu et il est difficile de se faire une idée de ce dont l’auteur parle. C’est également déstabilisant parce qu’on ne sait pas trop où il veut en venir : est-ce de l’aventure, des contes philosophiques ? Le plaisir que j’ai eu à lire les Racontars est venu avec le temps. C’est vraiment un principe de série avec des personnages récurrents qui, du coup, est vraiment très excitant à dessiner. Même si on ne fera jamais tous les Racontars [Il existe une dizaine de recueils].

EO : Combien de volumes envisagez-vous ?
H. T. On aimerait bien faire un troisième tome qui ferait 100 pages. On ne sait pas encore si ça va être possible.

L'atelier avec Brüno et Benjamin Bachelier (absent ce jour-là)

EO : Le Groenland que vous dessinez est-il réaliste ?
H. T. : Il y a une part d’imagination et une part de documentation. Il reste peu de traces de l’époque et des lieux décrits dans Les Racontars. J’ai tout de même trouvé quelques photos de cabanes de trappeurs de cette époque dans un livre danois. Je vais bientôt avoir l’opportunité de partir au Groenland avec Jørn Riel. Je pourrai l’interroger sur plein de choses et voir les paysages « en vrai » !

EO : Votre style graphique est assez empirique, il évolue du trait noir et blanc pur au lavis.
H. T. : J’aborde tous mes albums différemment. J’aime m’interroger sur les techniques à utiliser : est-ce que ça va avoir de l’intérêt de le faire en noir et blanc ou en couleur, utiliser le crayon plutôt que l’encre de chine ? Pour Les Racontars, l’idée d’utiliser le lavis me paraissait plus pertinente. Je peux ainsi aborder les paysages avec un rendu particulier sur les matières, les liquides, la glace, les reflets… Le noir et blanc nous semblait évident, la couleur n’aurait pas apporté grand chose.

En cours. Tanquerelle travaille sur "Postiches" ou "Faux visages" avec David B

EO : Changez-vous d’approche quant à l’illustration des scènes d’intérieur et d’extérieur ? Sentez-vous la nécessité d’un dessin très différent dans les deux cas ?
H. T. : Il peut effectivement y avoir des moments où je travaille plus au lavis les scènes d’extérieur. Pour les personnages la plume me semblait l’outil idéal. J’ai besoin d’être très précis pour comprendre qui ils sont, comment ils se déplacent, pour qu’il n’y ait pas de malentendus dans la narration. Donc oui, je travaille parfois mes intérieurs et mes personnages différemment… ou pas. Cela dépend vraiment de la scène et de ce qui va se passer.

EO : Comment, avec Gwen de Bonneval, avez-vous défini les nouvelles à adapter ?
H. T. : On a eu des doutes. On pensait tout d’abord choisir les histoires qui nous plaisaient et sur lesquelles on pouvait s’amuser pour finalement se rendre compte que chaque histoire avait son importance. On a donc décidé d’adapter les nouvelles chronologiquement, dans l’ordre de parution dans les livres. Les racontars sont vraiment pensés comme une suite de nouvelles qui s’imbriquent et qui ont de l’intérêt par leur continuité. Gwen fait ensuite un travail de réécriture important sans lequel je ne pourrais pas dessiner. Il définit le nombre de pages pour une nouvelle, retire les parties descriptives qui n’ont plus de sens lorsqu’elles sont dessinées, réécrit ou invente de nouveaux dialogues… tout en restant le plus fidèle possible au texte de Jørn Riel.

EO : Certaines scènes, d’extérieur surtout, pourraient se passer de texte et rester parfaitement compréhensibles, avez-vous pensé à faire plus de passages réellement muets ?
H. T. : C’est vraiment une volonté de Gwen de garder la voix off. Il aime bien ce principe littéraire qui permet de garder la parole de Jørn Riel. Je fais confiance à Gwen, nous sommes sur la même longueur d’onde.

EO : Sur des histoires, comme celle du Roi Oscar, comment arrivez-vous à conserver, tout en le montrant, l’ambiguïté du récit qui repose souvent sur des mensonges, des fantasmes ou des zones d’ombres ?
H. T. : Sur cette histoire comme pour La Vierge froide nous nous sommes posé la même question de la représentation. Finalement nous avons toujours été partisan de montrer. Cela ne m’intéresse pas de faire des ellipses. Nous utilisons les codes narratifs de la bande dessinée classique.

EO : Qu’est-ce qui, pour le dessinateur que vous êtes, a été le plus difficile à réaliser ?
H. T. : Il y a beaucoup de dialogues et de scènes répétitives. Tout se passe dans une cabane et dessiner pendant trois pages des personnages qui parlent, cela peut être parfois lassant. Les paysages du Groenland – qui sont sûrement très changeants quand on les connaît – sont aussi monotones à dessiner : des icebergs, de la neige, du blanc, un ciel noir… À partir d’un moment je ne sais plus quoi mettre, quoi faire. Je dois donc toujours trouver un équilibre entre des scènes simples avec deux personnages qui parlent en gros plans et des scènes où on va avoir un peu de recul.
Pour bien penser l’espace dans ces huis-clos, je vais même jusqu’à dessiner des petits plans des cabanes dans lesquels j’installe mon décor de façon très précise (le banc, un poêle, le lit). Je vais bien réfléchir à tout les éléments qu’il faut mettre en scène pour que les personnages ne soient pas gênés dans leur déplacements. J’exagère peut-être un peu trop le principe mais il n’y a que comme ça que je me sens à l’aise.

EO : C’est un défi, en bande dessinée, d’arriver à maintenir l’intérêt des lecteurs en montrant des personnages qui parlent dans une pièce (à l’instar de Georges et Louis de Daniel Goossens) ?
H. T. : Ça repose beaucoup sur le jeu d’acteurs. Sur la manière dont on va les faire bouger, parler, les positions qu’ils vont prendre… Brüno [auteur et voisin d’atelier] se moque de moi parce que mes personnages sont comme moi, ils parlent beaucoup avec les mains. J’aime bien avoir des idées très précises sur les personnages, des détails que le lecteur ne peut pas voir (la manière particulière qu’il va avoir de tenir certains objets par exemple). J’aime créer ces petites choses qui amènent plus de crédibilité. C’est vraiment une direction d’acteurs de bande dessinée.

EO : Que pensez-vous si on vous dit qu’il s’agit d’une scène de théâtre glacée avec des personnages qui se détachent du cadre ?
H. T. : J’ai l’impression qu’ils ne se détachent pas tant que ça du cadre, tout est imbriqué, lié. Non, je n’aimerais pas que les gens aient l’impression de lire une pièce de théâtre. J’essaie de leur donner suffisamment de vécu, qu’on ait l’impression, lorsqu’on lit cet album, que l’on est dans une histoire avec des vraies personnes et pas des personnages grimés en trappeurs dans un décor de carton pâte.

EO : Voyez-vous les personnages comme des clochards des neiges ou des vieux poivrots de western ?
H. T. : Ce sont des gens qui, en effet, refusent la société, qui partent délibérément au Groenland pour fuir le monde civilisé. Lorsque, comme Jørn Riel lui-même, on part à 19 ans pendant de nombreuses années dans ces endroits quasiment désertiques c’est forcément qu’on a un problème avec le monde civilisé. Je ne vois pas autrement comment on peut supporter ces conditions particulièrement dures, vivre avec sa solitude, dans un climat très rude et avec très peu de confort.
Des clochards des glaces ? Sauf que les clochards sont à la fois dans et à côté de la société, ils la voient autour d’eux, alors que les trappeurs sont complètement engagés dans un monde hostile mais en même temps extrêmement beau qui leur apporte forcément quelque chose. De plus les trappeurs ont un métier, contrairement aux clochards qui vivent de la mendicité.
On est assez loin du monde et des codes du western. Ce n’est pas un village, les personnages sont tous très disséminés, chaque cabane est à des centaines voire des milliers de kilomètres l’une de l’autre.

EO : Il n’y a très peu de romantisme dans ces personnages, hormis le « Bruant des neiges » qui, très vite, perd ses illusions.
H. T. : Et qui retrouve finalement foi dans ce pour quoi il est parti : découvrir un pays quasi vierge. Il finit par redécouvrir la poésie de ce qui l’entoure alors qu’il l’avait perdu. Dans ce jeune homme qui part au Groenland, il y a beaucoup de Jørn Riel. C’est presque autobiographique.
J’aime beaucoup cette histoire. D’autant plus qu’elle fait pourtant partie de celles qui nous semblaient difficiles à adapter en bande dessinée.

PROPOS RECUEILLIS PAR et PHOTOS  DE  [ÉRIC D.]

Hervé Tanquerelle sur EO
Le Roi Oscar et autres racontars (1/1)
• D’autres photos de l’atelier sur EO (Facebook)

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