La Brigade Chimérique. Episode 4. Gess, l’entretien

Gess (et le Baron Brun)

Comment s’est faite ta rencontre avec Serge Lehman ?
GESS : J’avais illustré un recueil de ses nouvelles, Le Livre des Ombres à l’Atalante. Lorsqu’ils lui ont demandé de faire de la BD il a proposé cette idée qu’il avait depuis très longtemps : parler de la disparition des Super-héros européens à la fin de la seconde guerre mondiale, au travers de la Science fiction et du feuilleton romanesque. Ils m’ont contacté pour que je «manage» un studio pour faire cette série mais j’ai préféré le faire moi-même. J’étais en bout de course sur Carmen Mac Callum, mon dessin changeait et ça tombait très bien.

Le concept de La Brigade Chimérique existait-il déjà ?

GESS : Ca faisait une dizaine d’années qu’il y pensait. Je crois que ça date de l’époque où il était vendeur dans une librairie de BD, beaucoup de comics lui passaient sous les yeux et cette question – en lien avec la philosophie et une vision de l’Europe qui le passionne – est devenue très perturbante.

Quel était ton rapport aux Super-héros et aux Comics ?

GESS : Je suis tombé dedans quand j’étais petit. J’allais chercher mon Strange, mon Marvel toute les semaines. A l’époque il y avait encore Jack Kirby, grand dessinateur, et Stan Lee au scénario qui assuraient comme des bêtes. Et comme Serge, je ne comprenais pas pourquoi il n’y avait pas de Super-héros en Europe.

Recréer les années 1930 a dû te demander un gros travail de documentation. Comment t’y es-tu pris ?

GESS : Aujourd’hui, même si c’est relativement limité, tu peux trouver tout ce que tu veux sur Internet. Mais ce sont surtout les scénarios de Serge, parce qu’ils sont pleins de descriptions incroyablement détaillées, qui m’ont aidés. J’avais plus d’éléments qu’il ne m’en fallait. Je n’ai eu qu’à piocher dedans pour faire mes images. C’est un amoureux et un connaisseur de Paris. Grâce à ses descriptions j’avais l’impression d’être intime avec la ville alors que je n’y met pratiquement jamais les pieds. J’ai dessiné un Paris un peu fantasmé et c’est bien ainsi.

La Brigade Chimérique. Tome 3.

Si tu as réinventé certains décors, cela fait-il de La Brigade Chimérique une uchronie ?
GESS : Dans une uchronie tu changes le cour des choses. Ce que nous ne faisons pas ici. Nous sommes plutôt dans la parabole. Comme dans les BD de super-héros, nous montrons la réalité de manière un peu décalée. Mais les thématiques de Science-fiction que nous avons exploité sont celles des écrivains de l’époque.
En regardant le site ou le jeu de rôle à paraître, on a l’impression qu’il y a un travail de reconstitution de l’environnement historique mais aussi graphique qui est resté souterrain.

GESS : Ca apparaît en filigrane parce qu’on a peu de temps pour l’exploiter. J’ai passé parfois une soirée à faire une fausse couverture d’un journal à partir de documents d’époque dont on ne voit que le quart du résultat dans une case. Mais ça m’amusait de le faire. Et ça donne de l’épaisseur à l’univers. C’est une période qui m’intéresse beaucoup. La montée des fascismes, des idéologies, la liberté écrasée en Espagne, l’antisémitisme flagrant dans tous les pays d’Europe… J’ai travaillé là-dessus de manière parabolique. J’ai pu l’aborder sans être prisonnier de l’aspect historique et, d’une certaine manière, ça a rendu les choses plus vivantes. Mais j’ai essayé d’apporter le «background» de cette horreur : la Secession, le Bauhaus, les surréalistes…

La conception des personnages a été faite de la même façon ?

GESS : Plus ou moins. Pour Mabuse c’était évident de reprendre l’acteur des films de Fritz Lang, qui est la quintessence du personnage, en le faisant plus petit pour qu’il soit un peu grotesque. Marie Curie, Irène et Joliot Curie on été travaillé d’après photo. Pour Le Nyctalope, je voulais un personnage qui fasse très «français », pas du tout super-héros. A l’inverse pour le Passe-Muraille, je voulais un personnage élégant, charmeur, plus proche de Jean-Pierre Cassel que de Bourvil. Sinon, pour la plupart des autres personnages – Nous Autres, Felifax… – j’ai suivi Serge qui avait déjà des choses en tête.

Faire six albums en trois ans est un rythme assez soutenu. Ca n’a pas été une difficulté majeure ?

GESS : Sur Teddy Bear ou Carmen Mac Callum je faisais des storyboards pour chaque page. Et je trouvais ces premiers jets plus intéressants que les pages finies où je perdais une vitalité à la réalisation. Avec La Brigade j’ai changé ma façon de travailler pour conserver ce dynamisme du storyboard en travaillant plus petit et plus vite. J’ai aimé bosser à ce rythme conséquent.

Ca répond en partie à mon étonnement sur l’évolution de ton dessin qui est assez considérable entre Mac Callum et La Brigade Chimérique.

GESS : Entre le début et la fin de La Brigade également. J’avais au départ une envie d’épure. Je venais de découvrir Mignola et ça se sent. Je fonctionne à l’influence – Geoff Darrow et Liberatore pour Teddy Bear, Vatine pour Carmen Mac Callum. Ici, j’avais envie d’oublier tout mes acquis graphiques et de mettre le dessin au service de la narration. Même si, au fil des épisodes, le dessin est un peu revenu au premier plan. La difficulté et le plaisir sur la Brigade consistait à faire à la fois des pages qui soient narratives, signifiantes et, à côté, des choses plus symboliques, le tout caché derrière une couverture un peu mystérieuse à chaque fois, avec une montée en puissance. Si tu met les six couverture côte à côte, elles composent un dégradé qui va du clair au foncé, qui s’assombrit. J’ai tenté de faire le moins de choses gratuites possibles. J’ai vraiment construit les choses autour de la narration, du signifiant.

Le Brigade Chimérique. Tome 6.

La Brigade Chimérique est terminée ?
GESS : C’est de toute façon écrit dès le début : c’est la fin des super-héros. On ne peut pas aller plus loin, si ce n’est revenir en arrière, redévelopper des univers. On aimerait bien d’ailleurs. On a survolé plein de personnages intéressants. Ca me plairait de revenir à l’Institut Curie en 1918 lorsque Marie commence à accueillir les blessés du front. Revenir à la genèse de La Brigade Chimérique. On a un vivier incroyable de personnages ! Ne serait-ce que dans la littérature feuilletonesque de l’époque, Serge a recensé plus de 3 000 manuscrits de Science-fiction. Le style n’est pas toujours facile à lire mais les idées sont d’une modernité parfois assez étonnante. C’est dommage que ce soit laissé à l’abandon. Ca mériterait d’être exploité.

Propos recueillis par [ERIC D]

EN SAVOIR PLUS
• L’actualité de la Brigade Chimérique sur sa page Facebook (le site n’est plus trop à jour).
• L’encyclopédie et le jeu de rôle de La Brigade Chimérique (Ed. Sans-Détour) sortira à l’occasion des Utopiales à Nantes (10 au 14 novembre). La newsletter de l’éditeur Sans Detour qui présente le projet.

• Le site de l’Atalante
• Une « bande-annonce » de la série
La Société des amis de George Spad !

• Une exposition d’originaux de Gess sur La Brigade Chimérique aura lieu du 9 mars au 2 avril 2011 au Cadre d’Olivier , 6 rue de la Cerisaie à Paris (4e).

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Une réponse à “La Brigade Chimérique. Episode 4. Gess, l’entretien

  1. Merci de citer le site de la Société des amis de George Spad qui travaille à faire connaître l’œuvre de cette auteure méconnue dont le magnifique L’Homme chimérique, et d’explorer son œuvre poétique restée en très grande partie inédite.
    Meilleures salutations spadiennes.

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