La Brigade Chimérique. Episode 3 : Questions à Serge Lehman

Serge Lehman (et le docteur Serum)

Lorsque vous vous êtes lancé dans cette histoire aviez-vous un axe narratif précis ?
SERGE LEHMAN : Nous savions dès le départ ce que nous voulions raconter : la fin des super-héros européens. Nous le savions parce que l’une des émotions-sources de La Brigade, c’était la découverte que de tels personnages avaient réellement existé dans la fiction de l’entre-deux-guerres, qu’il aurait suffi d’un rien pour qu’une nouvelle génération de créateurs s’en empare après 1945 et en tire l’équivalent de Superman, Batman, etc. Or, cela ne s’est pas produit. Quelque chose d’essentiel semble s’être perdu pendant la guerre. Evidemment, on peut en déduire des choses générales sur «l’héroïsme» mais pour comprendre ce qui s’est vraiment passé, il faut entrer dans les détails, être très spécifique et essayer de saisir l’esprit de l’époque, son rapport à la science, au merveilleux, son système de valeurs, son pressentiment du destin, etc. Au-delà du plaisir de faire revivre de grands personnages, comme le Nyctalope ou Mabuse, c’était ce qui nous intéressait. Nous avons donc soigneusement appuyé la chronologie du récit sur l’Histoire réelle, et puisé dans celle-ci toutes les figures qui nous semblaient reliées au thème du surhomme. Dans les années 1920-1930, la fiction faisait un grand usage du radium comme «matière-miracle», c’était en quelque sorte une préfiguration de la kryptonite. Donc : les Joliot-Curie, l’Institut de la rue d’Ulm, la marche vers la bombe atomique, etc. Pour André Breton et les surréalistes, qui proclamaient leur amour pour les feuilletons – pour Fantômas en particulier –, c’était un autre type d’associations mais qui avait le même caractère d’évidence. Le surhomme lui-même était une des figures de base de la rhétorique nazie. Tous ces liens se sont pour ainsi dire noués d’eux-mêmes.

Le sens de l’histoire que vous dépeignez est sans ambiguïté et même radical quant à la description de l’horreur. Mais pour ce faire, vous utilisez des moyens plus souvent aux mains des absolutistes que vous dénoncez (art constructiviste, propagandes populistes naïves, citations souvent mal comprises de Nietszche et, même, image au premier degré dévalorisante du cafard kafkaïen associé au peuple juif). N’avez-vous pas eu peur d’être mal compris parfois ?
SERGE LEHMAN : Avant même que le premier volume paraisse, on voyait arriver des commentaires sur les premières planches qui circulaient. Le groom vert de gris, le Spirou de Yann et Schwartz venait juste de sortir et il y avait eu une remarque agacée de Joann Sfar sur «les nazis décoratifs» dans la BD. De ce point de vue, nous n’avions rien à craindre mais oui, nous nous posions des questions. En même temps, nous savions ce que nous voulions montrer : la séduction esthétique des totalitarismes. D’une certaine manière, il s’agit vraiment d’hypnose de masse, une hypnose par la couleur et la forme, par la beauté. Tout ça est bien connu et nous n’avons rien apporté de neuf sur le sujet. Notre contribution se situe plutôt sur le plan de la perte. Pour réduire les choses jusqu’à l’absurde : les poses hiératiques, les grands héros, le prestige un peu méphitique des manteaux de cuir noir – est-ce qu’on peut vraiment s’en passer ? Est-ce qu’il y a quelque chose d’intrinsèquement malsain dans tout ce décorum ? D’intrinsèquement «nazi» ? Oui, on a craint d’être mal compris mais c’est un risque à courir dès qu’on aborde cette période. Il faut l’accepter.

La Brigade Chimérique. Tome 1. Première planche.

Alan Moore a développé le concept de «Héros de la Science» (Tom Strong, La ligue des Gentlemen, Jack B.Quick) mais sans vrai esprit européen. Pensiez-vous pouvoir être un vrai recours pour des comics européens avec vos «Héros de la Super-Science» ?
SERGE LEHMAN : J’ai le plus grand respect pour Alan Moore. Dans son cas, il est évident que Tom Strong, Promethea, Jack B. Quick et les autres personnages de l’univers ABC ne peuvent dire quoi que ce soit d’un hypothétique «esprit européen» puisqu’ils sont un hommage aux Comics. La Ligue des Gentlemen est un cas très différent. Je ne sais pas quoi vous répondre, en fait. Avec la Brigade, nous n’avons pas essayé de créer un modèle alternatif aux superhéros US. L’Histoire existe et elle s’impose, il n’est pas question de la réécrire mais de rouvrir une catégorie de la création en faisant l’inventaire de ce qui s’y trouve déjà. Dans le meilleur des cas, il me semble que cela peut déboucher sur un imaginaire «euro-américain». On ne va pas faire comme s’il n’y avait pas eu Will Eisner et Jack Kirby.

La Science-fiction est une vraie tradition française (Mérimé, Voltaire, Victor Hugo jadis puis Jules Verne, Rosny, Jean Ray que vous citez). Sans être bêtement nationaliste, ne pensez-vous pas qu’il y a une sorte d’erreur historique quand on voit que ce sont les anglo-saxons qui ont popularisé le genre ? Avez-vous voulu rectifier cette erreur ?
SERGE LEHMAN : C’est un prolongement de la question précédente. Pour les super-héros, il n’y a pas d’ambiguité : c’est parce que les Américains ont formellement inventé la catégorie que nous sommes en mesure de discerner, dans notre propre Histoire, «ce qui aurait pu être». Nous leur devons cette éducation du regard, même si elle n’épuise pas le sujet (je pense par exemple qu’il y a beaucoup à apprendre d’une comparaison avec la mythologie de l’aristocratie européenne). Pour la Science-fiction, c’est beaucoup plus ambigu. Elle existait évidemment en Europe avant Hugo Gernsback et les pulps, sous l’appellation de «roman scientifique» ou «scientific romance» et la plupart des pères fondateurs du genre, Verne, Rosny, Wells, Conan Doyle, se trouvent ici. Maurice Renard, le premier théoricien du genre en 1909, est français. Les deux créateurs-fondateurs américains sont Burroughs et Lovecraft ; ils appartiennent donc à la génération suivante. Cela dit, l’homme dont tout découle est Edgar Poe, au milieu du XIXème siècle. C’est donc assez compliqué, enchevêtré… Ce que je crois, à titre personnel, c’est que l’histoire de la Science-fiction telle qu’on la connaît depuis les années 1920 – c’est-à-dire l’histoire d’un développement en vase clos, loin des normes de la littérature «blanche» – est en train de s’achever. Le mainstream, au sens le plus large, doit maintenant métaboliser cette création et l’intégrer à son répertoire de formes classiques. Il me semble que cette mutation ne pourra s’effectuer que si l’histoire européenne, et dans notre cas française, de la Science-fiction est rétablie car, pour l’instant, la seule représentation disponible, c’est : «genre inventé aux Etats-Unis». Donc, pour répondre à votre question, oui, dans la mesure de ses moyens, la Brigade Chimérique essaie de contribuer à ce mouvement de réappropriation.

En créant cette histoire, vous et Fabrice Colin avez dû recueillir une masse de documentation impressionnante. Avez-vous imaginé créer quelque chose comme un «Brigade-ChimériqueVerse» à l’image des Univers Marvel ou DC ?
SERGE LEHMAN : «L’Hypermonde» est le mot que vous cherchez : c’était le nom de la première collection de livres de SF au monde, créée en 1935 par le français Régis Messac. Et c’était aussi un concept flou pour désigner l’univers imaginaires dans lequel se déroulent les histoires que produit le genre. Ce serait parfait, n’est-ce pas ? Oui, on aimerait beaucoup développer cet univers. On a déjà reçu des offres spontanées de scénaristes et de dessinateurs qui aimeraient y participer. Pour l’instant, l’équation éditoriale est insoluble mais ça changera peut-être.

La Brigade Chimérique. Tome 4.

Cette matière ne pourrait-elle pas aussi être exploitée au-delà de l’apparent effondrement final ?
SERGE LEHMAN : Le choix de placer après l’effondrement – après la fin – un dessin-symbole pour dire que le néant n’a pas tout saisi exprime cette possibilité. Nous aimerions faire ça aussi. Encore une fois, ce n’est qu’une question de moyens éditoriaux.

Pensez-vous avoir stoppé votre histoire par la transmission de tradition évoquée dans le dernier tome ?
SERGE LEHMAN : Nous pensons avoir jeté un pont entre ce que vous appelez la tradition de cette époque et le présent. Ce pont est là, il existe, chacun peut l’emprunter et en tirer une matière créative. Rien ne nous plairait plus que de voir, dans quelques années, percer une génération d’artistes pour qui le super-héros européen soit une figure tout à fait naturelle. Rien ne nous plairait plus que de voir à nouveau des super-héros à Paris ; c’est d’ailleurs une chose sur laquelle je travaille de mon côté. On verra bien si ce genre de choses arrive. Ça n’a rien d’évident et il serait évidemment ridicule de surestimer l’impact de la Brigade – mais cette curiosité quant à l’avenir est déjà un résultat concret. Le cercle des possibles s’est élargi. En cela, on peut dire que la trame narrative n’est pas stoppée, mais renouée.

Questions : [ERIC FLUX]

DANS LA MEME COLLECTION
La Brigade Chimérique. Episode 1. Les sources
La Brigade Chimérique. Episode  2 : La chute
La Brigade Chimérique. Episode 3 : Questions à Serge Lehman
La Brigade Chimérique. Episode 4 : Gess, l’entretien

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