Souvenirs de l’Empire de l’Atome, Smolderen et Clerisse

Il est question de strates dans ce récit de Thierry Smolderen dessiné par Alexandre Clérisse. L’axe s’élance de l’Atome, le cœur scientiste de la matière autour duquel s’agrège des empires stellaires exerçant leur toute puissance temporelle mais qui ne laissent pourtant que des traces, des souvenirs.

Ainsi au Mexique en 1964 bien après la chute de l’Empire de l’atome un écrivain de science-fiction en vacances cherche des traces de l’empire aztèque pour les montrer à sa fille. La petite le bat à un jeu de Memory, ignorant alors qu’ils se trouvaient sur les strates enfouies des ruines du temple qu’ils recherchaient. L’esprit du père est aussitôt transporté à Shanghai en 1926 où un événement marqua son enfance et toute sa vie d’adulte, initiée depuis ce moment. Son âme est frappée par une connaissance qui surgie en intruse et le plonge dans « le ballet galactique des civilisations terrestres… par-delà l’immensité de l’espace et du temps« .

William Olaf Stapledon
William Olaf Stapledon

Artifice proche de celui d’Olaf Stapledon dans Créateur d’étoiles mais ce n’est qu’une impression, Smolderen est un érudit de la SF classique qui ajoute aux diverses couches de son récit une autre, faite de références aux auteurs ayant marqués ce genre. Il serait possible de ne lire ses Souvenirs qu’à travers ceux d’un lecteur fanatique du genre immergé dans des rappels de lectures qui noieraient immanquablement sa mémoire. Alors les noms de A.E. Van Vogt, Franck Herbert, ou Cordwainer Smith seraient inévitables, et il faudra y revenir, mais d’autres, bien d’autres seraient aussi convoqués.

Kurt Vonnegut
Kurt Vonnegut

Kurt Vonnegut pour le zigzag temporel digne d’Abattoir 5 par exemple.

Et de même que chez Vonnegut la traversée du temps sert un sous texte résolument critique dans son analyse cruelle des jeux de pouvoir, de l’innocence des masses, de l’illusion patriotique, de la trahison comme issue forcée et au final de la manipulation même du sens de l’Histoire.

Le thème central signe plus une SF des années 1950 devenues sixties donc américaine dans le décors à la modernité à jamais fixée sur cette époque. Alexandre Clarisse éclate toute possibilitées de nostalgie tant son trait retrouve la claire fraicheur des lignes d’alors. Toutes les icônes, tous les instruments donnant naissance au monde moderne y sont mais sans les poussières de l’hommages artificiel. Ils sont au mieux de leurs formes : utiles !

On se balade dans l’Atomium de Bruxelles, et, puisque qu’on est sur place, les sublimes véhicules de Spirou y sont aussi, directement sortis des planches de Franquin qui lui-même fait une apparition surprise au détour, un peu forcé, de l’histoire à laquelle il ajoute une respiration jubilatoire. Le méchant ne se fait-il pas d’ailleurs appeler Zelbub ?

A.E. van Vogt
A.E. van Vogt

Le titre même de l’œuvre est exactement celui d’un roman de A.E.Van Vogt, premier volet d’un cycle en deux tomes : Le sorcier le Linn. La trame « Space Opera » est là, comme souvent chez Van Vogt qui lui mettait en avant un scénario dont la cohérence n’était pas la qualité essentielle mais juste un moyen pour imposer une démonstration psycho-stratégique puissante et rétrospectivement anticipatoire de théorie ultralibérales extrêmes.

Smoderen dépasse sans peine Van Vogt dans l’élégante facilité d’un scénario pourtant extrêmement retors mais le retrouve d’une certaine façon dans la perversité de l’écriture. Alors qu’Alfred Elton était réputé pour son incroyable nochalance d’écrivain, ainsi le deuxième tome de son cycle est juste une collection de nouvelles écrites des années avant le premier, Smolderen nous fais facilement traverser le temps à la fois dans la mémoire de ses héros mais aussi en mettant en rapport leurs parcours pourtant séparés par des millénaires d’aventures galactiques.

Herbert,Frank
Frank Herbert

Ces Souvenirs rétro futuristes sont étayés dès les premières pages par la couverture, exactement fidèle à l’originale, d’un numéro de Galaxy paru en novembre 1964 présentant le Tactful Saboteur de Franck Herbert, texte figurant dans son cycle Whipping star. En français L’étoile et le fouet chez Denoël (Van Vogt faut voir chez J’ai lu !) est un récit fabuleux de l’auteur de Dune (un autre cycle qui vaut bien celui d’Arrakis, puisque j’en suis aux conseils dans le thème mais hors sujet, je conseille encore un autre cycle: celui issu de Destination : Void : un sommet herbertien !) où l’on retrouve des thèmes abordés dans ces Souvenirs mais qui bizarrement, puisque ce récit force décidément à la digression, me rappelle des images du à jamais regretté Mœbius : un saboteur tactique transpatial travaillant sur des étoiles étant cousin de Stell & Atana et inspiration manifeste du Héros cosmique de Smolderen.

On pourrait aussi trouver des références dans la trame politique du récit, Tintin à Shanghai par exemple, où dans le soin mis à décrire le passage des objets dans un monde publicitaire ou dans celui volontairement régressif pour nous plonger dans les fantasmes enfantins du héros.

Mais ne voir qu’un récit glacé par les trames référentielles serait une lourde erreur. Smolderen a quitté ce convoi artificiel pour nous emmener plus profondément de l’inconscient à la tombe : « Sheol » en hébreu approximatif ou Skeol titre d’une BD de Cadelo parue en 1985 chez Aedena et qui déjà nous emmenait sur cette planète infernale crée originellement dans le cycle des Seigneurs de l’Instrumentalité par Cordwainer Smith.

Cordwainer Smith
Cordwainer Smith

Et c’est là que l’auteur fait preuve d’une maestria d’autant plus impressionnante qu’elle restera cachée pour peu que l’on ne s’intéresse pas à la vie de ce Cordwainer dont le vrai prénom est Paul comme notre héros. Et comme lui, mais dans la réalité, le Dr Paul Myron Anthony Linebarger alias Corwainer Smith a passé son enfance en Chine, s’est intéressé à la propagande psychologique tout en ayant une vraie activité d’espion avant de devenir l’écrivain créateur du monde des Seigneurs de l’Instrumentalité.

Cadelo comme Smolderen et Clarisse ne peut qu’être fidèle à l’esprit torturé originel puisqu’il décrit les mutations incessantes d’un enfer génétique. La conclusion des Souvenirs de l’Empire de l’Atome est juste plus élégante dans sa cruauté implicite.

Enfin : pas besoin de lire les textes référentiels pour gouter le sel de cette histoire mais tout en moi et dans la volonté manifeste des créateurs de ces multiples strates complexes mais structurées comme une mémoire devraient vous inciter à creuser profond !

[ÉRIC FLUX]

Les premières pages de Souvenirs de l’empire de l’atome ICI.

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3 réflexions sur “Souvenirs de l’Empire de l’Atome, Smolderen et Clerisse

  1. Eric, on ne se connaît pas, je crois, mais si tu passes à Angoulême avant octobre, je me ferais un plaisir de visiter la petite expo consacrée à Souvenirs de l’Empire de l’Atome avec toi, en parlant de tout ça… Merci pour cette recension…

    1. Le plaisir est pour moi, faire partager une culture aussi atomique avec une telle maestria nonchalante est tellement insolite que je ne peux que vouloir dire oui à cette visite ! Sans certitude hélas, je suis assez loin, mais encore merci pour cette histoire vertigineuse …

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