2009, la fin du siècle ou des « Century » d’Alan Moore

« 2009 semble plus probable » m’hasardais-je il y a plus d’un an tentant de dater l’année finale du dernier volume de La Ligue des gentlemen extraordinaires2009, donc, sera la fin des Century d’Alan Moore et de Kevin O’Neill.

Et il s’agit bien d’un final, d’une conclusion rassemblant au long d’un récit plus linéaire qu’à l’accoutumé les lignes éparses multiplement fictionnelles mais pourtant résolument réalistes des histoires concentrées autours des ultimes Gentlemen.

Qui sont des femmes.Tous donc toutes.
Moore n’est pas que magicien il est féministe surtout, lui qui avait magnifiquement féminisé Prométhée et rendu femme les Filles perdues fini ce cycle avec la fin du héros et, autour de sa tombe, les vraies et finalement seules héroïnes de l’histoire.
Orlando n’est mâle que pour l’intro, de suite il se règle sur son incarnation femelle. Une visite aux services secrets anglais nous montre la maîtresse M entourée des pales imitations d’Allan Quatermain que sont les différents avatars de James Bond et sur la fin celle-ci surgit accompagnée de ses équivalents féminins dont une Purdey en botte de cuir, clope au bec plus proche de l’autre incarnation de l’actrice. Absolument Fabuleuse. Ce pourrait d’ailleurs être la lecture globale de l’œuvre sinon totale d’Alan Moore du moins de celle de cette partie d’icelle qu’il clôture céans : commencée avec de mâles conquérants légendaires, disparaissent de l’horizon des événements tant les Jekyll que leur Hyde, les hommes visibles ou non laissant au loin un Nemo qui n’est plus personne et, à leur place, bien présente une Orlando aussi femme que Mina Harker n’est plus effacée par les phallos baisers vampiriques. Un basculement donc vers une vision radicalement féminine des contes, fictions et légendes. Century comme projection finale de Promethea pour mettre un terme à ces prophéties religieuses et patriarcales où tant l’Antéchrist que son antithèse ne sauraient être que mâles.

2009, Alan Moore, Kevin O'Neil
2009, Alan Moore, Kevin O’Neil

Une fois de plus, et c’est une évidence de le redire : pour lire Moore il faut le relire !
Ne serait-ce que pour combler les trous presque jamais laissés à vide. Une chanson ne traîne jamais de case en case par hasard, elle narre aussi l’image. Celles-ci non plus ne sont gratuites même si coupées et parfois semble-t-il malencontreusement incomplètes : à vous de combler les blancs des multiples sous-textes graffés d’affiches en couvertures de magazine, de pubs en annonces de films ou de disques. Ainsi vous verrez peut-être qui dédicace de sa célèbre patte son sculpturale pseudo affiché dans l’appartement d’Orlando.
2009 n’est pas un résumé ni même la fin mais plus la finalité des temps. À son réveil, sortie d’un asile où elle a croupie quarante ans, Mina demande « Qu’est-ce que c’est devenu tout ça ? » Et Lando « Je ne sais pas, tout a dérapé, tout est devenu horrible« . Oui Alan que c’est-il passé ces 40 dernières années ? Du psychédélisme modal de 1969 ou du moins de l’émergence du modernisme pop à son rendu actuel. Il apportait sa petite idée à la fin de 1969 situé en 1973 et plongé dans les prémices punk : pas de futur.
L’époque actuelle pour qui a vécu les fictions des cinq décennies passées est comme la décrit Moore et la dessine O’Nell : une gueule de bois qui n’en fini pas. Même l’Antéchrist est blasé ! Et n’oublions pas le gag de ce volume qui semble le résumer pour qui l’esprit critique est remplacé par les capacités physionomistes : il semblerait qu’il y ait clin d’œil au pseudo sorcier d’une saga littéraire et cinématographique célèbre. Ça a du être autant amusant pour Moore de glisser ce petit détail que de voir l’importance démesurée qu’il pourrait prendre dans les articles d’une presse elle aussi indéfinie. Moquer la devanture franc-maçonne toute en prétention puis caricaturer la puérilité de la magie contemporaine : même jouissance pour Moore et au moins un de ses lecteur !

2009, Alan Moore, Kevin O'Neill
2009, Alan Moore, Kevin O’Neill

O’Nell nous dessine une magie plus persistante avec sur la même vignette des visages de passants déclinés par le temps : même face sur trois âges, comme ça, justement, en passant.
Le temps et le déclin voici l’autre axe. Et Mina ne peut que chanter en pleurant sur la fugacité des sentiments, toute une scène comme une tragédie musicale avec son lot de ridicule indispensable pour bien souligner les rides des passions. Les trahisons du temps étant mises en valeur par l’immortalité des héros légendaires :
« c’est une chienne de vie et à la fin on ne meurt pas » déplore Mina !
Les seules constantes semblant alors les régulières dégénérescences des sociétés
« On dirait l’ère Victorienne » constate Mina au vu du Londres actuel et elle se demande
« Comment la culture a-t-elle pu s’effondrer en un siècle à peine ?  » « En devenant absurde, comme toujours » constate l’Éternel Orlando.

2009, Alan Moore, Kevin O'Neill
2009, Alan Moore, Kevin O’Neill

Et comment en ce sens ne pas voir les deux Alan comme un seul personnage auto-caricaturé : Quatermain est à terre, vieilli et abondamment barbu comme Moore, un clodo même pas fichu de se tirer une balle dans le crâne. Celui de l’auteur ne cède pourtant pas à ce fatalisme, aussi, d’époque, mais se pose les bonnes questions sur la magie et donc la fiction « …peut-être que ce paysage magique reflète le vrai monde, c’est peut-être pour ça que c’est horrible ou c’est peut-être le monde réel qui suit quand notre paysage magique, notre art, nos contes de fées, nos histoires tournent mal« .
Le cycle se conclue avec un dernier petit texte sans image à l’écriture chantournée à l’ancienne, aux effets hypnotiques qui se lit sans parfois vraiment vouloir se comprendre, lunatique au premier degrés puisque nous baladant sur la Lune au point d’y croiser le Gardien de Marvel dans sa zone bleue suspecté de zieuter de girondes amazones chevauchant à cru et à poil de farouches mais domptés lézard séléniques alors que des soldats d’une garnison humaine n’en peuvent croire leurs yeux déjà bien éblouis par la fumée d’herbes illicites autant psychotrope qu’hydroponique. C’est le texte de fin qui doit se coller au tableau peint par l’héroïne en son asile alors qu’Orlando la retrouve et recommence l’histoire en reprenant du début pour annoncer la fin :
« Oh, Mina ? Oh ma pauvre chérie. Je suis désolé.Tellement désolé« .

[Eric Flux]

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